Langue khmère (29) : « Contagion consonantique »

Je cherchais un titre accrocheur pour ce petit billet, et j’ai trouvé l’expression « contagion consonantique », qui, même si c’est une pure invention de ma part, fait très « pro » et illustre bien mon propos.
En effet, le but du présent billet est de tenter d’expliquer le changement de « série » de la série « o » en série « a » de certains consonnes, qui sont en quelque sorte « contaminées » par la proximité d’une consonne de la série « a ».
Je m’inspire pour ce billet de La Grammaire du Khmer Moderne du professeur Khin Sok (dont j’ai parlé ici) (voir les pages 77 à 80, la partie intitulée « La prononciation des mots sesqui-syllabiques et dissyllabiques ») (on appelle sesquisyllabes les quasi-dissyllabes dont la première syllabe est réduite).
Dans notre tout premier tableau des consonnes (voir ici), nous avions indiqué en bleu les syllabes de la première série (dite série « a »), et en rouge, celles de la deuxième série (série « o »). En jetant un rapide coup d’œil à ce tableau, on se rend compte qu’il n’y a pas d’équivalent en série « a » des consonnes ង, ញ, ម, យ, រ et វ. Est-ce à dire que l’on est condamné en khmer à se passer des voyelles de la série « a » avec les consonnes ng, ng, m, y, r ou v ? Bien sûr que non ! Nous savons bien que, grâce aux signes diacritiques ៊ (ou ុ) et ៉, on peut faire changer une consonne de série (si vous avez oublié, je vous invite à relire le billet idoine, ici). A priori, donc, rien de plus simple.
Cependant, il existe aussi en khmer cette règle que j’ai baptisée de « contagion consonantique », qui veut que lorsque l’une des consonnes ង, ញ, ម, យ, រ ou វ est utilisée dans un mot sesquisyllabique ou dissyllabique commençant par une consonne de la série « a », elle se transforme elle aussi automatiquement en consonne de la série « a ». Un exemple simple : le mot ស្រា, qui désigne de façon générale toutes les boissons alcoolisées, est prononcé « sra », et non « srie », même si le ា est prononcé directement après le រ, et même si រា, lorsqu’il est isolé ou dans un mot ne contenant que des consonnes de la série « o », est prononcé « rie ». C’est pratique, non ? Cela nous évite d’avoir à surcharger la graphie déjà assez complexe de l’écriture cambodgienne.
Il faut noter que cette règle s’applique aussi à ន et à ល, qui ont pourtant leur équivalent dans la série « a » (ណ et ឡ) et à ហ, qui appartient à la série « a », mais qui n’a pas son équivalent dans la série « o »
Pour paraphraser la règle telle qu’elle est énoncée par Mr. Khin Sok : lorsque la première consonne d’un mot sesquisyllabique ou dissyllabique est une consonne de la série « a », et que la deuxième consonne du mot sesquisyllabique et l’initiale de la deuxième syllabe du mot dissyllabique sont l’une des consonnes suivantes : ង, ញ, ន, ម, យ, រ, ល ou វ, la voyelle se prononce dans la série « a ». Nous avons déjà donné l’exemple de ស្រា, mais on pourrait multiplier les exemples à l’infini : ខ្ញុំ (khgnom) : je, me moi ; ឆ្នាំ (chhnam) : an, année ; ឆ្មា (chhma) : chat ; ឆ្លាត (chhlat) : intelligent ; ខ្យង (khyang) : escargot ; ខ្វះ (khvah) : manquer, etc.
Nous avons cité également dans notre liste ci-dessus des consonnes soumises à contagion la consonne ហ. Sur cette consonne, les khméro-linguistes se disputent parfois, certains disant que la « contagion » en « o » de la consonne ហ dans les mots dissyllabiques commençant par une consonne de la série « o » (comme dans le mot ទាហាន : soldat, dans lequel ហាន se prononce « hien », et non « han ») relève plus de l’exception que de la règle. N’étant qu’un amateur en matière de linguistique khmère, je me garderai bien de trancher !
Trois petites remarques pour conclure ce billet longuet et un peu rébarbatif :
1. Dans les syllabes construites avec une première consonne de la série « a » et une consonne souscrite de la série « o », la voyelle est prononcée dans la série « o », comme par exemple dans le mot ស្ពាន : pont, qui se prononce « spien » ;
2. Lorsque l’on veut obtenir une voyelle prononcée dans la série « a » dans un mot sesquisyllabique où la première consonne est de la série « a » et où la consonne souscrite est l’une des consonnes « contaminables » évoquées ci-dessus, il faut utiliser le signe diacritique ៊ ou ៉ pour indiquer le changement de série. Ex. : ស្រ៊ុច, prononcé « sruch », qui est le bruit que fait un objet lourd quand il tombe ;
3. Un phénomène qui reste pour moi un épais mystère : pour reproduire dans les transcriptions phonétiques de mots étrangers le son « g » qui n’existe pas en khmer, les Cambodgiens utilisent un ហ avec un គ souscrit, comme exemple dans le mot ហ្គាស៍, transcription du mot français « gaz ». Dans ce cas-là, la voyelle ា se prononce « a » alors qu’elle devrait logiquement, me semble-t-il, se prononcer « ie ». C’est d’autant plus déroutant que, dans d’autres mots transcrits tel que le mot ហ្គីតា, transcription phonétique du mot français « guitare », la voyelle ី prend sa prononciation de la deuxième série, c’est-à-dire « i ». Je rédigerai un billet sur ce phénomène si un jour je trouve une explication satisfaisante.
Il y a bien sûr à cette règle de contagion des exceptions, sinon ce serait trop simple ! Nous les signalerons lorsque nous en rencontrerons…
L’épisode 30 de cette série sera consacré à la consonne ស utilisée en finale.

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3 commentaires pour Langue khmère (29) : « Contagion consonantique »

  1. Rébarbatif?… En tout cas, pas pour tout le monde! Merci encore pour ces précieuses précisions, extrêmement utiles dès qu’on veut apprendre à lire et écrire le khmer.
    Un lecteur toujours aussi fidèle,
    François.

    • Pascal dit :

      Rébarbatif, oui, parce qu’il est certainement moins amusant d’apprendre des règles de grammaire que de profiter d’un dimanche ensoleillé à déguster du poulet rôti au bord du Mékong, sur l’île de la soie, par exemple 🙂
      Cela dit, je continuerai à publier des billets rébarbatifs de ce type, au moins de temps en temps.
      Merci pour ta fidélité, François !

  2. C’est vrai mais comme je ne peux pas pour l’instant « profiter d’un dimanche ensoleillé à déguster du poulet rôti au bord du Mékong, sur l’île de la soie, par exemple « , je me contente des règles de grammaire… Et ainsi, plus tard (dans quatre mois!), je pourrai encore plus profiter de mon séjour au srok khmer en parlant davantage avec tous les khmers au milieu desquels je vis, dans la campagne autour de Kampot.
    Donc, tu peux continuer à être rébarbatif!
    និស្សិត​​ François.

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