Langue khmère (31) : Chiffres d’origine palie-sanskrite

Les lecteurs assidus de la série « Langue khmère » auront déjà probablement compris que la langue khmère a été très fortement influencé par les deux langues anciennes originaires d’Inde que sont le sanskrit et le pali, en raison de l’influence de l’hindouisme, puis du bouddhisme, sur la civilisation khmère. Outre les innombrables mots d’origine sanskrite ou palie encore présents dans la langue moderne, le khmer a encore conservé des chiffres, qui restent encore fréquemment utilisés dans diverses expressions. Voici ces chiffres de un à dix, ainsi que quelques exemples d’utilisation :
ឯក : un, premier, que l’on retrouve parfois sous la forme ឯកា, exemple : ឯកជន, littéralement « une personne », qui signifie « privé » (p. opp. à « public »), ou encore ឯកា, qui signifie « seul », « solitaire » ;
ទោ : deux, deuxième, second, comme dans លេខទោ, littéralement « le chiffre deux », qui est le nom du symbole ៗ, qui, nous l’avons vu dans le billet consacré aux signes diacritiques (ici), sert à indiquer dans un texte la répétition d’une syllabe, d’un mot ou d’un groupe de mots ;
ត្រី : trois, troisième (attention, le mot « poisson » se dit aussi ត្រី, mais ce n’est pas le même mot), comme dans ត្រីមាស, littéralement « trois mois », qui signifie « trimestre » (pour dire « mois », nous connaissons déjà le mot ខែ, le mot មាស est d’origine palie ; notez au passage que មាស signifie aussi « or » – le métal précieux ; si vous suivez le raisonnement jusqu’au bout, vous allez pouvoir me dire que ត្រីមាស peut aussi signifier « poisson d’or » (en fait « poisson rouge », peut-être est-ce là le résultat d’une influence de la langue chinoise, puisqu’en chinois le « poisson rouge » est appelé, 金鱼 jīnyú : « poisson d’or »), et vous aurez raison !) ;
ចតុ (prononcé /cha’ to/), que l’on trouve aussi sous la forme de ចត្វា : quatre, quatrième, comme dans ចតុមុខ (que Chuon Nath préconise d’orthographier ចតុម្មុខ, et qui donne encore la variante orthographique ចតុម៌ុខ), littéralement « quatre visages », que l’on retrouve dans les textes occidentaux sous la forme de « Chatomuk », ou que les Français ont rendu par les « quatre bras ». C’est la « confluence », à Phnom Penh, de quatre cours d’eau : le Tonlé Sap (ទន្លេសាប), la rivière qui relie le grand lac du même nom au centre du Cambodge et le Mékong (មេកុង), le Mékong avant Phnom Penh, le Mékong après Phnom-Penh, qui poursuit son cours jusqu’à Ho Chi Minh-ville, et la rivière Bassac (ទន្លេបាសាក់) ;
បញ្ច (prononcé /paɲcaʔ/) : cinq, cinquième, comme dans l’expression បញ្ចវោការ qui signifie « les cinq sens » (វោការ, mot d’origine palie également, signifie « partie du corps ») ;
ឆ : six, sixième, comme dans l’expression ឆមាស, qui signifie « semestre » ;
សប្ដ : sept, septième, que l’on retrouve dans le mot សបា្ដហ៍, prononcé /sappada/, qui signifie « semaine » (ce mot, assez littéraire, est remplacé dans le langage courant par អាទិត្យ, prononcé /atit/) ;
អដ្ឋ, prononcé /attha’/ : huit, huitième, comme dans អដ្ឋករ, qui est la « pieuvre » (ករ signifie « main ») ;
នព, prononcé /nuppa/ : neuf, neuvième. Je n’ai pas d’exemple de mot composé avec នព utilisé pour le chiffre 9, mais il est amusant de constater que នព peut aussi signifier « neuf » dans le sens de « nouveau », et que dans ce sens il est utilisé dans des mots dans lesquels nous utilisons en français le mot « nova », comme dans « supernova » : នពតារា (តារា signifie étoile) ;
សំរិទ្ធិ : dix, dixième. Je n’ai pas trouvé d’exemple d’utilisation de ce mot, cité dans sa Grammaire par Monsieur Khin Sok, et je ne l’ai jamais rencontré (mais bon, mon expérience en khmer est tout de même limitée), et le dictionnaire de Chuon Nath ne possède pas d’entrée pour ce mot.
Pour rédiger ce billet, je me suis appuyé sur la Grammaire du Khmer Moderne déjà maintes fois citée. Au paragraphe 170, page 106 de cette Grammaire, Monsieur Khin Sok explique que ces chiffres sanskrits-palis, qui étaient anciennement utilisés dans les appellations des catégories de fonctionnaires, sont encore utilisés aujourd’hui dans les grades des armées. Par exemple, un colonel se dit វរសេនីយ៍ឯក (littéralement « premier officier supérieur »), le soldat de deuxième classe est appelé ពលទោ (littéralement « deuxième soldat »), le sous-lieutenant est appelé អនុសេនីយ៍ត្រី (littéralement « troisième officier subalterne »), etc. Je rédigerai peut-être un jour un billet consacré aux grades militaires, mais cela ne presse pas vraiment.
Signalons enfin que le mot កោដិ (cent millions), que nous avons vu dans le billet consacré aux chiffres et aux nombres khmers (ici), est aussi d’origine sanskrite.
(Je n’ai pas encore trouvé le sujet du prochain billet de cette série. Si vous avez des idées, n’hésitez pas à me les communiquer.)

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3 commentaires pour Langue khmère (31) : Chiffres d’origine palie-sanskrite

  1. Encore des remerciements pour cet intéressant article, et une suggestion pour le prochain: peux-tu donner les noms (et l’orthographe) des principaux plats que l’on mange sur les marchés au Cambodge, notamment les soupes avec leurs différentes variétés de nouilles (et même quelques indications sur la composition de ces nouilles)? J’avoue que je m’y perds un peu! (Tu l’as peut-être déjà fait sur ton autre blog…)
    Et une question qui hante mon esprit pendant tous mes séjours au Cambodge: comment font-ils le pain (pas cher et assez bon) que l’on rencontre partout, puisque le blé n’est pas cultivé? Du blé importé? De la farine de riz? Merci de me guérir de cette angoisse terrible,
    Ton fidèle élève,
    François.

    • Pascal dit :

      Bonjour François,
      J’ai prévu de rédiger une série sur les différents plats de la cuisine cambodgienne (dans la rubrique « Gastronomie », bien sûr), en m’appuyant sur des cartes de restaurant. Je devrais pouvoir publier le premier billet de cette série dès aujourd’hui (avec des plats du petit déjeuner). Mais la cuisine cambodgienne est tellement diverse et a intégré tellement de plats des cuisines chinoise, vietnamienne, thaïe et française, qu’il y a de quoi rédiger de très nombreux billets.
      Tu peux en entendant aller sur sinoiseries.wordpress.com, où je donne des descriptions de nombreux plats cambodgiens (il faut aller sur la page « Recettes »).
      Je prévois aussi de rédiger un billet sur les « fines herbes » (ជីរ) utilisées au Cambodge, et là aussi, il y en a pas mal.
      En fait, il existe principalement deux types de nouilles : les nouilles de blé (មី) et les nouilles de riz (គុយទាវ) (j’ai déjà parlé de ces dernières). Il existe aussi ce que l’on connaît sous le nom de « vermicelles de Longkou » : ce sont des vermicelles très fins qui peuvent être fabriqués à partir de la farine de différents pois et autres végétaux (en khmer : មីសួរ). Il y a aussi bien sûr les nouilles de riz cuites (នំបញ្ចុក), que l’on déguste souvent avec les currys. Il existe encore de nombreuses variétés de nouilles, je vais essayer de réunir les informations correspondantes, et je rédigerai un billet « spécial nouilles ».
      Pour ce qui est pain, je dois avouer que je ne sais pas trop d’où vient leur farine. J’avais vu un podcast du CIA (Culinary Institute of America), dans lequel une cuisinière vietnamienne expliquait que le pain fabriqué au Vietnam l’était à partir d’un mélange de farine de blé et de riz. Cela m’a semblé un peu étrange, mais si c’est effectivement le cas, je suppose que cela vaut aussi pour le Cambodge. Je pense qu’on pourrait retrouver ce podcast sur le site dudit CIA (www.ciachef.edu)
      Bien amicalement,
      Pascal

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