Langue khmère : Sans robe, mais avec trois noms…

Nous avons déjà évoqué à plusieurs reprises l’utilisation de mots d’origine étrangère (autres que sanskrit et pali) en khmer. Ces mots, servant le plus souvent à désigner des objets ou des concepts assez récemment introduits au Cambodge, sont le plus souvent des transcriptions phonétiques, mais parfois aussi des traductions littérales. Pour un exemple de ce dernier phénomène, je vous invite à relire le billet précédent de notre série « Langue khmère », consacré à la « graine joyeuse » (ici). Il arrive aussi parfois que, selon que c’est le mot français ou le mot anglais qui est pris pour source « d’inspiration », deux versions coexistent en khmer, une « ancienne » d’origine française, et une « nouvelle », d’origine anglaise.
Le mot qui m’intéresse aujourd’hui cumule tous ces phénomènes, puisqu’il existe en khmer à la fois : sous forme de traduction littérale (à partir de son nom chinois, comme la pistache évoquée dans le billet susmentionné), sous forme de transcription du mot français, et sous forme de transcription du mot anglais ! Je veux parler du mot « avocat » (le fruit de l’avocatier, et non le défenseur des accusés – ce dernier est connu en khmer sous le seul nom de មេធាវី, qui est mot qui vient du sanskrit/pali).
Le fruit, Persea americana, je l’ai rencontré sous les trois noms suivants : ផ្លែប័រ, ផ្លែអាវ៉ូកាត៍ et ផ្លែអាវ៉ូកាដូ.
Évacuons de suite le préfixe commun à ces trois mots : ផ្លែ, qui signifie simplement « fruit » et que l’on retrouve en préfixe dans les noms de nombreux fruits en khmer (voir par exemple ផ្លែចេក, la banane, ផ្លែឪឡឹក, la pastèque, ផ្លែប៉ោម, la pomme, etc.).
Je pense pouvoir dire de ផ្លែប័រ que c’est la traduction directe du mot chinois 牛油果 niúyóuguǒ, qui est l’un des noms chinois de l’avocat. Pourquoi ? Le mot ប័រ est en fait la transcription phonétique du mot français « beurre ». Or, en chinois, 牛油 niúyóu signifie également « beurre »  ; 果 guǒ signifie « fruit ». Je n’ai pas trouvé, malgré mes recherches, d’autre langue dans laquelle l’avocat soit désigné sous le nom de « fruit-beurre », l’origine chinoise du mot khmer me semble donc assez claire.
អាវ៉ូកាត៍ est bien entendu la transcription du mot français « avocat » ; les linguistes khmers ont même pris le soin de conserver l’orthographe française avec son « t » muet, en plaçant sur le ត le signe ៍, appelé en khmer សញ្ញាបដិសេធ, ou ទណ្ឌឃាដ, ou encore សម្លាប់, qui, « placé sur une consonne, indique qu’elle n’est pas prononcée et qu’elle n’a qu’une valeur étymologique », nous explique Michel Rethy Antelme dans son Dictionnaire Français-Khmer.
Enfin, tout le mode aura sans doute reconnu dans អាវ៉ូកាដូ le mot anglais « avocado » !
Ce qui m’intrigue dans tout cela, c’est que, l’avocat, même s’il est originaire du Mexique et d’Amérique Centrale, pousse en abondance dans la province de Ratanakiri. Je vous promets de vérifier le nom sous lequel les « Ratanakiriens » le désignent lorsque j’irai me promener dans cette région !

Publicités
Cet article, publié dans Langue khmère, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Un commentaire pour Langue khmère : Sans robe, mais avec trois noms…

  1. tilopa2 dit :

    Reblogged this on CUISINE CAMBODGE.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s