Contes cambodgiens : L’histoire des deux beaux-frères

Les contes cambodgiens sont assez connus pour leur malice. En France, Madame Solange Thierry, membre de l’École Française d’Extrême Orient de 1947 à 1961, est la grande spécialiste des contes cambodgiens. Elle a consacré à ce sujet sa thèse d’État, et a publié de nombreux ouvrages, dont Le Cambodge des contes, publié en 1985 chez L’Harmattan, qui a été réédité en 2004 et qui reste disponible en librairie.
Au Cambodge, l’Institut Bouddhique (ពុទ្ធសាសនបណ្ឌិត្យ) a publié neuf volumes de contes khmers, sous le titre de Recueil de contes khmers (ប្រជុំរឿងព្រេងខ្មែរ). Ces neuf volumes ont fait l’ objet de plusieurs éditions, et se trouvent encore sans difficulté dans de nombreuses librairies cambodgiennes. J’en ai même trouvé tout récemment une traduction en anglais (que je qualifierais, pour ne pas être méchant, d’approximatif). Ce sont ces contes que je vous propose de découvrir dans cette nouvelle rubrique. Je commence par le conte n°24 du volume 1 : L’histoire des deux beaux-frères
(រឿងបងថ្លៃនិងប្អូនថ្លៃ, littéralement « L’histoire du beau-frère aîné et du beau-frère cadet » : ថ្លៃ, dans les termes de parenté, indique une parenté par alliance ; បង : grand frère ou grande sœur ; ប្អូន : petit frère ou petite sœur ; បងប្អូន frères et sœurs).
Il y avait deux beaux-frères. L’aîné était pauvre, et le cadet était riche. Un jour, le beau-père organisa une grande fête et voulut y convier tous ses parents. Le beau-frère cadet alla trouver l’aîné pour l’inviter à prendre part aux agapes, mais ce dernier lui opposa un refus, en lui expliquant qu’il était pauvre, qu’il n’était pas accoutumé à ces mondanités, et qu’il avait fort peur de ne pas savoir se tenir convenablement à table et de couvrir de ridicule. Le cadet, qui portait beaucoup de tendresse à son aîné, voulut le persuader de venir en lui disant : « Ne crains rien, tu n’as qu’à m’observer, et faire exactement comme moi, comme ça, il n’y a pas de risque que tu commettes un impair. » Et l’aîné se laissa convaincre.
Arrivés au banquet, les deux beaux-frères s’installent. Arrive un plat de bigorneaux (ខ្ចៅ). Le cadet se saisit d’un bigorneau à l’aide de ses baguettes (ចង្កឹះ), le met dans sa bouche, aspire habilement la chair contenue dans la coquille, puis recrache discrètement la coquille vide dans son mouchoir. L’aîné, qui n’avait pas bien observé l’ensemble de l’opération, se saisit à son tour d’un bigorneau à l’aide de ses baguettes, l’enfourne, et, ne voyant pas son cadet cracher la coquille, produit des efforts surhumains pour croquer ladite coquille aussi menu que possible, et en avale les morceaux. Voyant cela, le cadet, pour ne pas mettre son aîné dans l’embarras, renonce à déguster les coquillages.
Est alors servie une assiette de morceaux de canne à sucre (អំពៅ). Le cadet prend un morceau de canne à sucre, l’enfourne dans sa bouche, et mâche la tige dure pour en extraite le jus sucré. Une fois les fibres ligneuses débarrassées de leur jus, le cadet se saisit à nouveau de son mouchoir et y crache discrètement les fibres de la plante. Distrait, l’aîné ne voit pas toute l’opération, et après avoir mâché et remâché les fibres de la canne à sucre pour essayer de les rendre plus digestes, finit par les avaler. Là aussi, le cadet a pitié de son aîné, et renonce à la canne à sucre.
Chacun se voit alors servir un bol de vermicelles de riz (គុយទាវ). Le cadet prend une jolie portion de ces pâtes, les mets dans sa bouche, et, caprice de la pensée, se remémore de la double mésaventure de son aîné, et là, ne peut s’empêcher d’éclater d’un rire sonore. Sous l’effet du souffle produit, quelques vermicelles trouvent leur chemin jusqu’aux narines du cadet, et ressortent pas les trous de son nez. Là, l’aîné n’y tient plus et s’exclame : « Ah non ! C’en est trop ! Déjà, tu m’as obligé à avaler une coquille de bigorneau et un morceau indigeste de canne à sucre. Ne me demande pas maintenant de faire sortir les vermicelles par les narines ! Ça, je ne sais pas le faire. J’abandonne ! ». Et l’aîné de rentrer chez lui derechef.
Cette histoire peut servir à illustrer le proverbe khmer qui dit qu’il ne faut pas imiter les travers de son maître, mais suivre ses enseignements : ពុតគ្រូ កុំត្រាប់ ច្បាប់គ្រូ ឱ្យយក
ពុត hypocrisie, déviance
គ្រូ maître, professeur, « krou »
កុំ (exprime la défense) ne pas, ne surtout pas…
ត្រាប់ imiter, singer, copier
ច្បាប់ loi, règle
យក prendre
(Notez que la version que je propose ici n’est pas une traduction littérale, mais plutôt une version révisée qui suit la trame de la version originale. La version originale est disponible en khmer sur le site de l’Institut Bouddhique, ici.)

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2 commentaires pour Contes cambodgiens : L’histoire des deux beaux-frères

  1. Julien L. dit :

    Un grand merci pour ce conte cambodgien. Voila une belle opportunité de découvrir la culture cambodgienne et d’apprendre du vocabulaire khmer.

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