Contes cambodgiens : La femme adultère qui ramassait du gingembre

Dans certains contes khmers, on n’hésite pas à mettre en scène des animaux ou des êtres humains qui brillent par leur vilénie, les victimes étant parfois tournées en ridicule. C’est le cas d’un conte intitulé en khmer រឿងស្រីមាយាដកខ្ញី « La femme malhonnête qui ramassait du gingembre » (មាយា malhonnête, fourbe ; ដក extraire, déraciner ; ខ្ញី gingembre). (Ce conte se trouve à la fin du premier volume du recueil de contes et légendes khmers de l’Institut Bouddhique. Le texte khmer est disponible en ligne ici.)
Voici comment l’histoire nous est contée :
Il était une fois un homme franc et honnête (ចិត្តត្រង់ franc, honnête), qui était marié à une femme qui n’était pas honnête avec son mari, et était fourbe.
Un jour, l’épouse chercha une astuce pour pouvoir rendre visite à son amant (សហាយ amant, maîtresse) qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps et dont elle se languissait. Il lui fallait cependant user d’un stratagème, car le village où demeurait son amant était éloigné de celui du couple. Aussi dit-elle un jour à son mari : « J’ai envie de manger du poulet, qu’en penses-tu ? » Le mari répondit : « Oui, si tu veux. » « J’ai envie aussi de gingembre », ajouta-t-elle. « Va pour le gingembre ! » Les deux époux se mirent donc en chemin pour aller se procurer volaille et tubercule. C’est ainsi qu’ils arrivèrent au village où demeurait l’amant. Ils demandèrent dans chaque maison s’il y avait une volaille disponible. La femme en profita pour fausser compagnie à son mari, et pour aller voir son amant, avec lequel elle mit au point un stratagème.
Elle alla trouver son mari et lui dit : « Dans cette maison, on vient de me dire qu’il y avait une poule à vendre ! » Le mari se présenta ainsi chez l’amant, et lui acheta une poule (មេមាន់). Les époux prirent alors le chemin du retour. À mi-chemin, l’épouse se frappa tout à coup la poitrine et dit : « J’ai oublié de gingembre ! Écoute, attends-moi ici, je vais retourner chercher du gingembre, je n’en ai pas pour longtemps. » L’époux acquiesça, et la femme rebroussa chemin.
Avant d’arriver au village, elle retrouva son amant qui l’attendait. Elle était tellement pressée qu’elle s’allongea immédiatement sur le sol sans autre préparatif, et les deux firent leur affaire. Sans prendre le temps de s’épousseter, la femme prit le rhizome de gingembre que l’amant avait préparé pour elle, et lui donna de nouvelles instructions pour qu’il vienne la rejoindre le soir même.
La femme retrouva son mari qui l’attendait. Arrivant près de lui, elle lui dit : « Tu vas rire, il m’est arrivé une drôle de mésaventure : j’ai trouvé un rhizome de gingembre, et quand j’ai voulu le tirer hors du sol, j’ai tiré tellement fort que je suis tombée sur le dos ! » « Effectivement », dit le mari, en essuyant la terre qui était restée attachée sur dos de l’épouse.
Le couple rentré à la maison, l’épouse prépara le poulet au gingembre. Après le dîner, elle s’allongea pour poser sa tête sur la cuisse de son époux, et lui demanda de jouer pour elle un air de flûte. Après cet air, elle s’exclama admirative : « C’est étrange, quand tu joues, on dirait que tu ne regardes pas les trous de la flûte, comment est-ce possible ? ». Et le mari d’expliquer : « Pas besoin de regarder, mes doigts savent bien où appuyer ! » « Vraiment ? On va essayer : je vais te couvrir les yeux, et tu essaieras de jouer, on verra bien si c’est vrai. »
Elle couvrit ainsi les yeux de son mari, puis écarta largement les jambes. L’amant, qui se trouvait sous la maison, reconnaissant le signal convenu, rentra subrepticement et profita de ce que le mari avait les yeux couverts pour s’unir avec sa maîtresse. Cette dernière ne découvrit bien les yeux de son mari qu’une fois l’affaire faite !
En guise de conclusion à cette histoire, le proverbe suivant est donné :
កុំពត់ស្រឡៅ កុំប្រដៅស្រីខូច
ពត់ courber (p.ex. un morceau de bois)
ស្រឡៅ (espèce de bois dur, utilisé pour fabriquer des meubles et des rames, de l’espèce Lagerstroemia) lagerstrémie
ប្រដៅ discipliner, éduquer
ខូច méchant, mauvais
ស្រីខូច prostituée
Autant il est vain de tenter de courber du bois de lagerstrémie, autant il est vain d’essayer d’amender une femme de mauvaise vie.

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3 commentaires pour Contes cambodgiens : La femme adultère qui ramassait du gingembre

  1. Conte très intéressant, merci pour ce récit que je ne connaissais pas.
    Quant à la conclusion (« il est vain d’essayer d’amender une femme de mauvaise vie »), peut-être peut-on aussi ajouter « et il est vain d’essayer d’amender les infidèles ». Car comme on le voit à travers cette histoire, l’infidélité est bien un comportement qui traverse le temps et les cultures.

    • Pascal dit :

      Vous avez raison, l’infidélité est certainement un comportement qui traverse le temps et les cultures. Ce qui change cependant, selon les époques et les civilisations, c’est la façon dont l’infidélité est considérée. Au Cambodge, elle est particulièrement réprouvée pour les femnmes, mais elle semble en quelque sorte « aller de soi » pour les hommes. Sur la route du bureau, il m’arrive de passer devant un « hôtel de passe », où on rentre en voiture dans un garage, au fond duquel se trouve la porte qui permet d’accéder directement à la chambre à coucher. J’ai vu plusieurs de ces établissements à Phnom Penh. Ils sont souvent situés dans des ruelles peu fréquentées, ou en périphérie, et les amateurs de relations extraconjugales peuvent s’y livrer à leurs ébats en toute discrétion…

  2. Merci pour ces précisions / ce témoignage.

    Pour avoir voyagé en Asie et avoir fait différentes recherches sur la question, il semble en effet qu’il y ait une différence marquée entre le comportement des hommes et celui des femmes.

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