La Manufacture d’opium de Saigon dans les années 1920

Le gouvernement français, pour aider du financement de la colonisation de l’Indochine, a décidé de prendre le contrôle de la fabrication et du commerce de l’opium. Pour cela fut créée la Régie générale de l’opium, qui était chargée de la production et de la commercialisation de la drogue sur le territoire indochinois. Une manufacture d’opium est donc créée à Saïgon. Harry Hervey, dans la première partie, chapitre 8, de son King Cobra présente cette manufacture ainsi que le processus de fabrication de ce produit. Je traduis librement le passage concerné (pages 44 et 45 de l’édition de 2013 publiée par DatASIA) :
« Lorsque je dois discuter de la politique coloniale français, je suis hésitant. En règle générale, une fois que l’on s’est libéré de la croyance primitive selon laquelle les politiciens sont des bienfaiteurs, on devient soi sceptique, soit politicien soi-même. Malheureusement, j’appartiens à la première de ces deux catégories. Cependant, il est évident, même au sceptique, que les Français disposent en Indochine d’un gouvernement très efficace, aussi efficace que l’on peut s’y attendre sous un climat équatorial. En est témoin la règlementation qui rend obligatoire pour tout autochtone ou personne vivant ou entrant dans le pays d’être muni d’une carte d’identification avec sa photographie et ses empreintes digitales ; il y a cette règlementation-là, mais il y a aussi beaucoup d’autre décrets. Je sais également que le gouvernement est divisé de la façon suivante : un Gouverneur-Général, un Gouverneur de Cochinchine, un Résident Supérieur du Laos, du Cambodge, du Tonkin et de l’Annam ; viennent ensuite divers résidents locaux, chefs de cabinet, commissaires et délégués. Et je sais aussi que la politique est ici entachée de la subornation et de la corruption qui entachent partout la machinerie politique. L’une de ces taches est visible à Saigon.
Allez dans la rue Paul Blanchy où se trouve le grand mur ocre qui enferme la Régie d’Opium, et vous verrez cette tache. La candeur est une vertu des Français, car dès l’entrée une pancarte annonce la « Manufacture d’opium ». Sous cette pancarte, une entrée arquée permet de passer devant des bureaux pour se trouver dans une cour plantée de cocotiers, autour de laquelle se dressent les bâtiments dans lesquels l’opium est fabriqué et stocké.
J’ai visité la Régie d’Opium un matin, tôt, alors que l’ombre des cocotiers conservait sa fraîcheur à l’enceinte quadrangulaire. Un officiel français très courtois me conduisit dans un grand bâtiment faisant face à l’entrée (une construction formidable avec des barreaux aux fenêtres), en m’expliquant en guise d’introduction à la visite que la plus grande partie de la sève de pavot provenait de l’Annam, du Tonkin et du Laos, tandis que des quantités importantes étaient envoyées du Yunnan, et un peu d’Inde. Il était impossible, expliqua-t-il, d’avoir une production suffisante dans le pays.
Pendant qu’il parlait, je pouvais imaginer la mélasse brute extraite par pression des pistils des fleurs de pavot ; des millions de fleurs blanches de pavot qui s’étendent en champs immaculés dans toute l’Asie. Je pouvais imaginer cette mélasse travaillée en boules caoutchouteuses ressemblant à des noix de coco, couvertes de feuilles de pavot et emballées dans des ballots ; ces ballots sont transportés jusqu’à la côte par des caravanes, des coolies, des pirogues ou des bateaux à vapeur ; ils sont ensuite déversés dans le grand réservoir de la Régie d’Opium.
Dans le bâtiment, j’étais presque asphyxié par les fumées. Dans des nuages de vapeur, des torses noueux et nus se tendaient avec effort au-dessus de pots de cuivre, au-dessus de réservoirs, au-dessus de grandes cuves de métal. Une vapeur blafarde s’éleve jusqu’aux poutres sombres qui supportent la toiture.
Nous nous arrêtâmes près d’une rangée de bouilloires, et mon guide m’expliqua que le processus nécessitait trois jours. L’opium brut est d’abord passé à la vapeur, puis mélangé avec des spatules en bois jusqu’à ce qu’il atteigne la consistance d’une pâte ; il est ensuite étalé en de minces couches dans des bols en bronze et placé au-dessus de fours dont la chaleur sépare les couches du métal, puis plié comme des pièces d’étoffe. La troisième étape consiste en un raffinage. La substance est plongée dans l’eau, dans des récipients profonds, pour tremper une vingtaine d’heures, durée pendant laquelle les impuretés remontent à la surface tandis que l’opium sédimente au fond. Il est ensuite filtré (une ancienne méthode chinoise) et les impuretés sont bouillies et filtrées à nouveau, afin de ne pas perdre la moindre goutte. Après cela, il est encore placé dans de grandes cuves à bouillir pendant de nombreuses heures, ce qui permet d’éliminer l’eau résiduelle. Finalement, il est versé dans des tonneaux et stocké pendant trois ou quatre mois.
Mon guide m’informa que l’opium était stocké à l’étage d’un autre bâtiment jusqu’à ce que l’on en ait besoin, puis déversé des tonneaux dans des tuyaux qui permettait de le mettre, avec une précision absolue, dans des boîtes contenant 100, 40, 20, 10 et 5 grammes. Ces boîtes sont ensuite envoyées au collecteur des douanes, qui vend le produit fini à des distributeurs agréés. Le kilogramme, déclara-t-il, valait 180 piastres. Et il ajouta que la production annuelle était de 80 000 à 100 000 kilogrammes. Plus tard, une autre source me communiqua des chiffres qui donneront une idée du profit annuel pour le gouvernement français. De janvier à juin 1923, les revenus de la vente de l’opium furent de 9 537 051 piastres ; de janvier à juin 1924, ils s’élevèrent à 7 126 079 piastres. »
(Le gouvernement français s’engagea 1944 à interdire la drogue en Indochine, et les dernières ventes officielles d’opium par les autorités françaises se firent en 1946.)
Ci-dessous, des ouvriers en train de travailler à la transformation de l’opium (la photo vient d’ici, une page du blog « Belle indochine » consacrée à la manufacture d’opium de Saigon) :
ouvriers opium

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