Conte : Les femmes et le paon d’or

Dans un roman cambodgien, je lis qu’une jeune fille à laquelle est reprochée son manque de loyauté est qualifiée de « femme au paon d’or » ស្រីក្ងោកមាស [srey kngaok mies] (ក្ងោក [kngaok] est le nom cambodgien du paon). Une simple recherche sur Internet me permet de découvrir que cette « insulte » fait référence à un conte bien connu des Khmers, celui des femmes et du paon d’or. Voici ce conte :
Il était une fois un homme qui avait reçu de son père la recommandation suivante : « N’épouse pas une femme abandonnée par son mari ni une vieille fille, épouse seulement une jeune fille chaste et vertueuse, ou une veuve ; ne prend pas pour ami un homme qui a eu trois maîtres. » Mais, faisant fi de la recommandation paternelle, l’homme en question épousa justement les quatre types de femmes décrites par le père, et prit comme ami un homme qui avait eu trois maîtres, pour voir ce qu’il adviendrait.
Un jour, le paon d’or du roi vint près de chez l’homme à la recherche de nourriture ; l’homme, pour voir ce qu’il adviendrait, attrapa le volatile, l’attacha et le dissimula dans une cage, non sans avoir pris le soin de donner à l’animal de l’eau et de la nourriture. L’homme prit ensuite un coq plantureux, le débita et le mit à cuire. Au moment de déguster la bête, l’homme convia au festin ses quatre épouses et son ami. Pendant le repas, faisant mine de se délecter, l’homme déclara : « Ce que nous dégustons, c’est la chair du paon d’or royal, que j’ai tué en cachette. »
Son paon d’or ayant disparu, le roi fit faire une annonce publique afin que l’on se mît à la recherche de l’animal. La femme abandonnée et la vieille fille allèrent trouver la jeune fille et la veuve, et proposèrent : « Allons voir les serviteurs du roi pour leur dire que notre mari a fait un sort au paon du roi pour s’en repaître. Pourquoi protéger notre homme, lui qui nous bat et nous maltraite sans cesse ! » Entendant cela, la jeune ville et la veuve supplièrent : « Non ! Nuire ainsi à son mari, c’est mal ! » Ce à quoi la vieille fille et l’abandonnée répliquèrent : « Même si vous n’êtes pas d’accord, nous irons dénoncer notre mari ! » Cela dit, les deux femmes allèrent déclarer aux serviteurs royaux : « Notre mari a volé le paon du roi pour le manger ! » À cette nouvelle, les fonctionnaires du roi se saisirent sans tarder de l’homme, et le présentèrent au roi en l’informant de ce qui s’était passé. Le roi fit emmener l’homme pour qu’on l’exécute sans tarder. Lorsque le cortège arriva aux portes du palais, le portier refusa d’ouvrir les portes en demandant : « Vous qui vous présentez avec ce condamné, avez-vous bien examiné l’affaire ? » Et il conta l’anecdote suivant à ceux qui emmenaient le malheureux :
Il était une fois un riche qui élevait 500 chiens. Une nuit, un voleur creusa un tunnel pour s’introduire chez le riche, lui déroba ses richesses, et les mit dans le tunnel. Les chiens du riche se précipitèrent sur le voleur, et le mordirent tant et si bien que l’infortuné mourut dans le tunnel. Le lendemain matin, le riche, se réveillant et découvrant que tous ses biens lui avaient été dérobés, s’emporta contre ses chiens : « Ils sont incapables de rien garder, qu’on les abatte tous ! » Mais lorsque l’odeur du cadavre du voleur fut perceptible, on découvrit le corps dans le tunnel, et le riche regretta sa décision hâtive.
Entendant cela, le serviteur du roi chargé d’exécuter l’ordre de son souverain, renvoya le condamné pour que l’on fît son procès. Lorsque le roi interrogea l’homme à propos de l’assassinat du paon d’or, l’homme répondit humblement : « Majesté, ce paon n’est pas mort, je l’ai placé en lieu sûr ; l’animal que j’ai abattu pour en faire un festin n’était qu’un coq ! » Le roi ordonna qu’on lui ramenât le paon, et fit libérer l’homme. Quant aux deux femmes qui avaient accusé leur mari d’avoir tué le paon, elles se virent répudiées.
Ce conte a été initialement publié, par un auteur anonyme aux page 79 à 81 du numéro 1-2-3 de la revue Kampuchea Suriya en 1935. Il a été repris dans le premier volume du recueil de contes cambodgiens de l’Institut Bouddhique. Le texte khmer peut être consulté sur le site de l’Institut Bouddhique, ici.

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