Conte : Histoire du dhole

Le dhole (Cuon alpinus), appelé aussi cuon ou chien sauvage d’Asie (en khmer ចចក [châchâk]) est un canidé vivant en Asie. Au Cambodge, il est parfois confondu avec le renard (កញ្ជ្រោង [kânh chrông]), notamment dans les traductions d’œuvres étrangères. Mais à la différence du Maître Renard des contes et fables d’Europe, au Cambodge, le dhole est réputé pour sa bêtise incommensurable. L’illustre par exemple cette « Histoire du dhole » (រឿងចចក [roeueng châchâk]), que l’on peut lire dans le recueil des contes et légendes khmers de l’Institut Bouddhique. (Le texte en khmer se trouve ici, sur le site de l’Institut.)
Il était une fois un dhole de belle taille qui, à la saison fraîche, se mit en quête d’une mare ou d’un étang asséché, dans l’espoir d’y trouver des poissons pour assouvir sa faim. Il arriva devant un étang dont l’eau était évaporée et dont il ne subsistait plus qu’une mare remplie de boue, dans laquelle se débattaient nombre de poissons, petites crevettes, langoustes d’eau douce et crabes. Voyant cela, le dhole s’en réjouit et dit : « C’est vraiment mon jour de chance, d’habitude je n’ai pas ce genre de veine. » Une petite crevette astucieuse entendant le dhole s’extasier ainsi, fit à l’animal ce discours enjôleur : « Grand frère dhole, tous, ici, nous sommes certes destinés à te faire un festin, mais nous sommes couverts de boue, si tu nous dévores dans l’état où nous nous trouvons, tu gâcheras ton plaisir ! » Ce à quoi le dhole répondit : « Et comment faire pour que vous soyez délicieux ? »
La petite crevette répondit : « Il faut que tu nous emmènes nous nettoyer soigneusement, c’est la seule façon pour que nous soyons un mets digne de toi. » Le dhole demanda alors : « Mais comment pourrais-je vous emmener vous laver, vous êtes si nombreux ! » « Ne te fais pas de souci, répondit la crevette, je te promets que tu n’auras aucune difficulté, mais il faut que tu fasses comme je te le dis. » Rassuré, le dhole promit : « Je ferai comme tu me le diras. »
La petite crevette expliqua alors : « Il faut que tu viennes t’allonger dans la boue. Nous pourrons alors nous accrocher à toi en mordant ton pelage. Il suffira alors que tu nous conduises dans une rivière ou un étang rempli d’eau limpide. Tu pourras nous y laver, et tu n’auras plus qu’à te régaler à ta guise. » Et le dhole, qui était aussi stupide qu’il était glouton, fit ce que lui conseillait la crevette.
Les crevettes et les poissons s’accrochèrent donc à la fourrure du dhole. Ce dernier se rendit à un vaste étang à l’eau cristalline et y plongea. Poissons et crevettes lâchèrent prise et bondirent dans l’eau. La crevette dit alors : « Grand frère dhole, va donc chercher ceux qui sont restés dans la mare, afin que tu puisses manger à satiété. Nous t’attendons ici. » Le dhole repartit donc vers la mare, et ramena dans l’étang tous ceux qui restaient. Voyant que le dhole avait ramené tous leurs congénères, poissons, petites crevettes, crabes et escargots de rivière s’enfuirent aussitôt en plongeant à toute vitesse au plus profond de l’étang. Quant au dhole, voyant que l’on s’était joué de lui, il entra dans une folle rage, et partit ameuter tous les animaux, grands et petits : éléphant, rhinocéros, tigre, ainsi que le python et les autres serpents grands et petits, et même que la gent ailée. Tous les animaux s’étant réunis, ils décidèrent de vider l’étang de son eau, pour attraper tous les poissons qui s’y trouvaient et s’en faire un festin. Le python fit de son corps un barrage, et tous les autres animaux se mirent à puiser l’eau.
Les animaux qui s’étaient réfugiés dans l’étang, voyant que le dhole avait rassemblé les autres animaux pour assécher l’étang, furent pris de panique et se demandèrent : « Mais comment faire pour que les animaux cessent de puiser l’eau de l’étang ? » À ce moment-là, la perche grimpeuse s’exclama : « J’ai entendu dire que le juge lièvre était doté d’une intelligence hors du commun et qu’il parvenait toujours à résoudre les problèmes aussi bien des hommes que des animaux. Puisqu’il en est ainsi, je vais aller solliciter l’aide du juge lièvre, afin qu’il trouve un remède à notre malheur. » Après délibération, les poissons décidèrent donc de charger la perche grimpeuse d’aller quérir le juge lièvre. Rampant avec difficulté, la perche grimpeuse se mit en quête du lièvre ; au milieu de la journée, ses écailles s’étaient asséchées. Le soir venu, le juge lièvre sortit de sa tanière à la recherche de nourriture et, voyant la perche grimpeuse ramper ainsi, il lui demanda : « Mais où vas-tu, grande sœur perche ? » Voyant le juge lièvre, la perche grimpeuse ne se sentit plus de joie et le supplia en ces termes : « Grand frère juge lièvre, aie pitié de moi et de tous les autres poissons qui vient dans l’étang et qui m’ont chargée de te demander de venir, car nous avons entendu dire que tout le monde, les hommes comme les animaux, louait l’intelligence du juge lièvre et disait qu’il savait résoudre les difficultés, que lorsque quelqu’un se trouve en prise à un malheur, tu parviens toujours à trouver la solution. Aujourd’hui, l’éléphant, le buffle, le bœuf, le rhinocéros, le chital, le sambar, le cerf cochon(1), le sanglier, les serpents petits et grands, et même la gent ailée, l’aigrette, la grue antigone, le héron, le bec-ouvert(2), le pélican, la poule sultane, le cormoran, le dendrocygne siffleur(3), l’anhinga roux(4), tous se sont réunis pour se mettre en devoir d’assécher l’étang, afin de pouvoir se délecter de tous ceux qui s’y trouvent, poissons, tortues et tortues carapace molle. C’est pourquoi je t’implore, juge lièvre, de nous aider, mes frères et moi, à échapper à ce terrible malheur. Ta renommée en sera encore plus grande et nous ne manquerons pas de t’être reconnaissants. De notre vie, jamais nous n’oublierons tes bienfaits. » Après avoir écouté la prière de la perche grimpeuse, le lièvre répondit : « Retourne d’abord à l’étang, grand sœur perche grimpeuse, et dit à tes frères qu’ils n’ont rien à craindre. Je vais vous aider à vous sortir de ce mauvais pas, n’ayez aucune inquiétude. » Aussi la perche grimpeuse retourna-t-elle à l’étang. Quant au lièvre, dès l’aurore, il se rendit au bord de l’étang, et prit une feuille que des vers avaient en partie dévorée pour rédiger une missive. Puis il appela tous les animaux à grands cris : « Eh ! Frères et sœurs, venez donc écouter la lettre que le divin Indra m’a ordonné de vous amener. ‘Le divin Indra viendra briser les pattes de la cigogne épiscopale(5), attacher les pattes de l’aigle, couper la tête du dhole et arracher les défenses de l’éléphant.’ » Tous les animaux, entendant ce que disait la lettre d’Indra, furent pris de panique et s’enfuirent à toute hâte en se piétinant les uns les autres, marchant sur l’éléphant, le buffle, le rhinocéros, le chital ; il se précipitèrent vers le python qui faisait barrage et dont le corps fut sectionné en deux ou trois tronçons ; ainsi fut détruit le barrage, et les animaux furent pris dans l’inondation qui s’ensuivit et périrent noyés. De leurs dépouilles, les poissons se firent un festin. Depuis ce jour, tous les animaux eurent une crainte respectueuse de l’intelligence du lièvre et considérèrent le juge lièvre comme un maître digne de respect.
Notes :
1. Le chital, ou cerf axis (រមាំង, Axis axis), le sambal (ប្រើស, Cervus unicolor, Rusa unicolor) et le cerf cochon (ក្ដាន់, Arcis porcinus) sont des cervidés que l’on trouve en Asie du Sud-Est.
2. Le bec-ouvert indien (បង្កៀលខ្យង, Anastomus oscitans) est un oiseau aquatique.
3. Le dendrocygne siffleur (ប្រវឹក, Dendrocygna javanica) est un oiseau appartenant à la famille des anatidés, i.e. la famille des canards, oies, etc.
4. L’anhinga roux (ស្មោញ, Anhinga melanogaster), appelé aussi oiseau-serpent, est un oiseau aquatique d’Asie du Sud-Est, piscivore, un peu semblable à un cormoran, piscivore.
5. La cigogne épiscopale (ត្រុំ, Ciconia episcopus) est un échassier présent dans les zones humides arborées.
(Ci-dessous, un dhole. La photo vient de l’article que Wikipedia consacre au canidé, ici.)

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