Langue khmère : La romanisation du khmer

On appelle « romanisation » l’action qui consiste à « romaniser une graphie », c’est-à-dire à transcrire grâce à l’alphabet latin une langue qui s’écrit grâce à une autre système. Le vietnamien, qui s’écrivait par le passé à l’aide de sinogramme, a ainsi été romanisé (notamment par le missionnaire jésuite Alexandre de Rhodes au XVIIe siècle) de façon à pouvoir être écrit avec l’alphabet latin, auquel ont été ajoutés de nombreux signes diacritiques destinés à restituer les phonèmes du vietnamien n’ayant pas d’équivalent en français.
La langue khmère est écrite à l’aide d’un alphabet, certes complexe, mais dont le nombre de graphèmes (de lettres) reste limité, comparativement au chinois ou au japonais, notamment. Dès lors, la « romanisation » du khmer stricto sensu, c’est-à-dire le remplacement de l’écriture khmère par un alphabet latin, ne semble pas nécessaire. (J’encourage d’ailleurs fortement ceux qui souhaitent apprendre la langue khmère d’apprendre l’alphabet : l’effort est important, mais les avantages sont évidents !)
Cependant, la transcription du khmer en caractères latins n’est pas inutile : elle permet de transcrire les toponymes et les noms de personnes avec des caractères intelligibles de façon universelle, elle facilite également l’apprentissage de la langue, elle permet aussi de rendre compte, pour un non-khmérophone, de la prononciation du cambodgien, même si c’est souvent de façon très approximative.
Pour restituer fidèlement la prononciation du cambodgien, on peut certes avoir recours à l’alphabet phonétique international (API), outil mis en place par les linguistes, qui permet en théorie à ceux qui maîtrisent cet outil de prononcer de façon exacte les mots de n’importe quelle langue. Le souci est que l’API n’est pas à la portée des non-spécialistes, car il recourt à des symboles graphiques parfois assez « exotiques » pour le vulgum pecus : le mot khmer ខ្ញុំ qui signifie le plus souvent, en khmer moderne, « je, me, moi » se transcrit en API [kɲom] ; à moins d’être « initié », un lecteur lambda aura du mal à deviner que le caractère [ɲ] transcrit en réalité le son rendu en français par la graphie « gn », comme dans le mot « pagne ». (Pour l’API du khmer, voir ici une page d’aide, en anglais, de Wikipedia, ou encore ici, la page en française, sur Wikipedia également, de présentation de la langue khmère.)
Il existe également une « translittération » du khmer. La translittération est une « opération qui consiste à transcrire, lettre par lettre, chaque graphème d’un système d’écriture correspondant à un graphème d’un autre système, sans qu’on se préoccupe de la prononciation », dixit ici le Larousse en ligne. La translittération est sans doute un outil utile pour les spécialistes qui veulent connaître l’orthographe exacte d’un mot donné. L’ennui est que cette translittération, par définition, fait fi de la prononciation des mots ; avec la translittération, on en arrive à écrire « ramakerti » pour rendre le mot khmer រាមកិរ្តិ៍, qui se prononce en réalité [réam ké] (le Ramakerti est le nom khmer de l’épopée indienne connue sous le titre de Ramayana, voir ici un billet concernant un ouvrage en français intitulé Aperçu sur le Ramakerti). Étant donné que la translittération a pour but de reproduire l’orthographe des mots khmers, elle doit distinguer par exemple les consonnes ក et គ, qui se prononcent pourtant de la même façon ([k]), et dès lors ក est transcrit [k], tandis que គ est transcrit [g]. La translittération utilise également des symboles peu compréhensibles pour le commun des mortels : ង est transcrit [ṅ], ញ est transcrit [ñ], et ណ est transcrit [ṇ] pour le distinguer de ន, transcrit simplement [n]. (Concernant la translittération du khmer, voir ici un article détaillé de Saverous Lewitz, publié en 1969 dans le Bulletin de l’École Française d’Extrême-Orient.)
J’ai été amené à réfléchir à un système cohérent de transcription du khmer en caractères latins dans le cadre d’un projet spécifique : la publication d’une édition révisée et enrichie de commentaires plus détaillés du recueil des Dictons khmers compilé par Alain Fressanges, publié en 2009 par l’ONG Khmer Community Development, que j’ai cité à de maintes reprises dans les pages de Khmerologie, et dont j’ai parlé ici. Alain m’a demandé de participer à la finalisation de ce projet, et c’est dans ce cadre que j’ai cherché un système de transcription cohérent et capable de restituer, même si ce n’est que de façon approximative, la prononciation khmère des dictons et proverbes cités dans le recueil d’Alain Fressanges.
C’est ainsi que j’ai trouvé plusieurs documents de référence. Celui qui m’a paru le mieux correspondre à nos besoins pour le projet susmentionné est un document intitulé « Romanization System for Khmer (Cambodian) », publié conjointement en 1972 par deux organismes : le United States Board on Geographical Names (BGN) et le Permanent Committee on Geographical Names for British Official Use (PCGN). Ce document est disponible en ligne ici, sur le site officiel du gouvernement britannique. Ce système de romanisation se base sur le système mis au point en 1959 par le Service Géographique Khmer (SGK). Comme l’explique le document, ce système a été mis au point pour romaniser de façon cohérente les noms de lieux cambodgiens cités dans des documents en caractères latins.
La principale qualité de ce système de romanisation est qu’il ne tient normalement pas compte de l’orthographe, mais uniquement de la prononciation des mots khmers. Ainsi, ក et គ sont transcrits tous les deux [k] (API : [k]), ន et ណ sont transcrits [n] (API : [n]), etc. ; les voyelles sont rendues par des transcriptions différentes, lorsque leur prononciation est différente, selon qu’elles sont utilisées avec une consomme de la série « â » ou une consonne de la série « ô » : ainsi, la voyelle ា est transcrite [a] dans កា [ka] et [éa] dans គា [kéa]. La transcription des voyelles indépendantes ne les distingue pas des autres voyelles lorsqu’elles ont la même prononciation : ainsi, les voyelles ឥ et ិ sont transcrites de la même façon [ĭ] (le symbole ˘, appelé « brève » ou « caron », qui est à l’origine un diacritique de l’alphabet grec, est utilisé maintenant comme diacritique de l’alphabet latin et de l’alphabet cyrillique pour noter une voyelle brève).
Pour les détails de la transcription des caractères de l’alphabet khmer, je vous invite à consulter le document BGN/PCGN.
Jusqu’à présent, la transcription utilisée sur Khmerologie était un peu aléatoire. Désormais, je m’efforcerai de m’en tenir à celle du document BGN/PCGN. Une remarque cependant : l’orthographe khmère ne correspond souvent pas à la prononciation réelle des mots. Par exemple, le mot ភូមិ (village) est orthographié [phumi], mais il est prononcé [phum] ; le mot ខ្យល់ [khyâ̆l] se prononce plutôt [kchâ̆l], etc. Sur Khmerologie (et ultérieurement dans la nouvelle version des Dictons khmers), je me propose d’indiquer la prononciation plutôt que l’orthographe.

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3 commentaires pour Langue khmère : La romanisation du khmer

  1. Julien L. dit :

    Voilà encore un article fort intéressant. J’ai également étudié la question et je suis également arrivé à la conclusion que la transcription du khmer en caractères latins n’est pas inutile, pour les raisons que vous évoquez.

    Je trouve cependant que votre choix pour le BGN/PCGN est un peu malheureux. Le document a le mérite d’exister. Mais je lui reproche deux choses.
    D’une part, certains choix sont assez contestables. Par exemple, j’ai toujours considéré que គា et គៀ se prononçaient de la même manière. Avec cette méthode de romanisation, ils sont écrits différemment, respectivement kéa et kiĕ.
    D’autre part, il ne résout en rien le problème de la prononciation car il faut savoir maintenant comment prononcer la suite de caractères latins produits avec cette méthode. Et le document n’explique pas cela. Doit-on lire comme on lirait du latin ? Dans ce cas, on se retrouve exactement dans la même problématique que pour l’API. Le « vulgum pecus » (pour reprendre votre expression) ne sait pas lire le latin.

    Pour la prononciation, je crois que l’API est le seul outil valable. C’est le choix fait par le site Web srokkhmer.org [http://srokkhmer.org/], justifié dans un des articles [http://srokkhmer.org/une-introduction-a-l-api/]. Je crois que l’apprentissage d’une langue doit passer par l’étude du sous-ensemble de l’API que cette langue couvre. C’est comme cela que j’ai appris à prononcer le khmer. C’est comme cela que j’ai réellement améliorer ma prononciation de l’anglais. Et c’est comme cela que j’ai eu l’occasion de comprendre certaines subtilités de prononciation du français.

    J’en profite pour vous remerciez une nouvelle fois pour votre blog, que je trouve très intéressant et d’une très grande qualité.

    • Pascal dit :

      Bonjour,
      Je vous remercie d’avoir pris le temps de lire ce billet et de le commenter.
      J’admets volontiers que l’API est le seul moyen scientifique de transcrire phonétiquement le khmer. Le souci est que l’API n’est pas accessible aux non-spécialistes sans un apprentissage assez long et fastidieux. D’autant plus que de nombreux sons khmers notés par l’API n’existent pas en français, qu’il s’agisse de sons vocaliques (អឹ, អឺ, អឿ, etc.) ou de sons consonantiques (ច, រ, ou encore toutes les consonnes dites « aspirées »). Le principal reproche que j’ai entendu adresser par des Français voulant apprendre le khmer, par exemple, au manuel de langue khmère de Jean-Michel Filippi (Khmer au quotidien) est justement le fait qu’il soit nécessaire d’apprendre l’API avant de pouvoir commencer à apprendre l’alphabet khmer. (Je signale en passant que lorsque j’ai appris le khmer aux Langues’O sous la direction du professeur Alain Daniel, il n’a jamais été question de recourir à l’API).
      J’admets aussi volontiers que la transcription BGN/PCGN n’est pas exempte de reproches, loin de là. Et, comme vous les signalez avec justesse, ce document ne donne aucune explication quant à la prononciation. Je ne compte pas me conformer strictement à ce système (même si c’est pour l’instant ce système que j’utilise sur le blog).
      Le billet que vous commentez n’est en fait que la première partie d’un travail que je suis en train de faire pour proposer un système de transcription à la fois cohérent et abordable pour les non-spécialistes. Je fais ce travail dans la perspective d’une nouvelle édition des Proverbes et dictons khmers d’Alain Fressanges, qui contiendra des explications et des commentaires plus étoffés pour chacun des proverbes cités.
      Dans un document dont la rédaction est en cours, je proposerai un système de transcription phonétique basé sur l’alphabet latin et donnerai des explications concernant la prononciation. Bien entendu, puisqu’il s’agit d’un système de transcription phonétique, les lettres dont la prononciation est commune (par exemple, ា – avec une consonne de la série « ô » – et ៀ, dont vous parlez) seront transcrits de la même façon.
      Je suis tout à fait ouvert à la discussion. Rien de ce que je propose n’est figé, et je suis tout à fait disposé à tenir compte des remarques qui aideront à parfaire notre système de transcription.
      Je vous remercie pour le lien vers la page de srokkhmer.org qui présente l’API.
      (Et je vous remercie aussi pour votre commentaire élogieux concernant ce blog 😊)
      Pascal

  2. Julien L. dit :

    Bonjour,
    Je vous remercie pour votre réponse détaillée.
    Un apprentissage assez long et fastidieux pour l’API ? Je ne suis vraiment pas convaincu. Il n’est pas nécessaire de connaître tout l’API mais seulement le sous-ensemble utilisé par la langue qu’on étudie. Pour cela, on peut s’aider du sous-ensemble utilisé par les langues déjà connues. Il est vrai que beaucoup de sons khmers n’existent pas en français mais ils se rapprochent de sons existants pour la plupart. En tout, je ne crois pas que l’apprentissage prenne plus de temps que l’apprentissage d’un système de transcription qui serait spécifique au khmer.
    Cela étant dit, je maintiens des notes de mots et expressions khmers, ce qui m’aide à apprendre la langue et, dans ce cadre, j’utilise un système de transcription phonétique que j’ai mis au point par mes soins. Le système s’inspire assez largement du système (non documenté à ma connaissance) utilisé sur le site Khemarak Pheasa [http://khemarak.pheasa.free.fr/]. L’idée est de retranscrire « à la française » les sons khmers. C’est bien évidemment approximatif mais cela m’aide à l’apprentissage du khmer.
    Ce système n’a aucune prétention (je ne travaille pas dans le domaine linguistique) mais je serais honoré de partager la documentation de ce système avec vous. Si vous êtes intéressé, je vous invite à me faire signe par courriel.

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