Conte : Le dhole et la tortue

Nous avions déjà vu (ici) l’une des péripéties du malheureux dhole, l’animal qui, pour les Khmers, symbolise le mieux la bêtise. Dans le conte présenté aujourd’hui, la stupidité du dhole, cette fois aux prises avec une tortue à l’esprit agile, ne se dément pas. Même le fameux juge lièvre, habituellement réputé pour son intelligence, en perd son pali.
Dans les temps anciens, on contait l’histoire qui suit :
Un jour, un dhole et une tortue se retrouvèrent et décidèrent de mesurer leurs forces pour voir lequel des deux sauterait le plus loin. Il s’agissait de bondir par-dessus un ruisseau. La joute fut convenue de la façon suivante :
La tortue demanda au dhole : « Grand frère dhole, bien que mes pattes soient bien courtes, j’éprouve l’envie irrésistible de te lancer un défi ! » Le dhole demanda : « Eh bien, grande sœur tortue avide de pari, qu’envisages-tu donc ? » La tortue, désignant la rivière au bord de laquelle ils se trouvaient, expliqua : « Nous pourrions parier en sautant au-dessus de cette rivière. » Le dhole s’exclama alors : « Oh ! Ta proposition m’étonne au plus haut point ! Pourquoi me lances-tu un tel défi, toi dont les pattes sont si menues ? Comment arriverais-tu à bondir si loin ? »
Mais la tortue rétorqua : « Dis-donc, grand frère dhole, mépriserais-tu la petitesse de mes pattes ? Tu es bien téméraire de méconnaître ces courtes pattes, mets-les donc à l’épreuve, et tu verras bien ! » « Et si jamais je saute plus loin que toi et remporte la victoire, de quoi me seras-tu redevable », demanda le dhole. « Je veux bien te trouver un animal bipède dont tu pourras te repaître », promit la tortue. « Quant à moi, promit le dhole goguenard, si jamais je n’arrive pas à sauter plus loin que toi et que tu l’emportes, je m’engage à t’offrir un animal monopède pour que tu t’en régales. »
Les deux animaux s’étant mis d’accord, ils firent leurs préparatifs pour le bond. La tortue dit : « Grand frère dhole, mets-toi donc devant moi pour sauter. » Le dhole agacé répliqua : « Ne t’inquiète pas pour moi ! » La tortue se plaça derrière le dhole pendant que ce dernier prenait son élan pour produire un bond prodigieux. Juste au moment où le dhole allait sauter, la tortue ferma de toutes ses forces son bec sur l’extrémité de la queue du canidé. Ce dernier, pris par surprise, fit claquer sa queue comme si c’était un fouet, propulsant ainsi la tortue sur l’autre rive, tandis que lui-même s’abattit dans l’eau avec fracas.
La tortue, se redressant, se mit à rire aux éclats : « Dis donc, dhole aux longues pattes, tu ne sais donc pas sauter ? » Le dhole rampa jusqu’à la rive et, revenu sur la terre ferme, s’ébroua bruyamment. Furieux, il fit un deuxième bond, puis un troisième… mais à chaque fois la tortue remportait la victoire. Le malheureux dhole, qui avait promis de régaler la tortue d’un animal monopède, voyant qu’il n’arrivait pas à voir le dessus sur le reptile et que, quelles que fussent ses tentatives, il ne parvenait pas à sauter plus loin que son adversaire, fut pris de peur. Où donc dénicher un animal monopède pour honorer son pari ? Il prit alors ses jambes à son cou et s’enfuit. La tortue s’élança à sa poursuite.
Dans sa fuite, le dhole rencontra le juge lièvre, qui exerçait alors son office de forgeron et frappait le fer à grand bruit. Voyant le dhole en fuite, le lièvre lui demanda : « Mais de quoi donc as-tu peur, grand frère dhole, pour t’enfuir ainsi à perdre haleine ? » Et le dhole de lui conter sa mésaventure : « J’ai peur de cette tortue qui me poursuit pour me mordre, car j’ai parié que je sauterais mieux qu’elle par-dessus la rivière, et j’ai perdu ! » Le lièvre le rassura : « Ah, c’est donc cela ! Rassure-toi et vient donc forger le fer à ma place, je vais t’aider à te sortir de ce mauvais pas. » Le dhole se mit donc à battre le fer à la place du lièvre.
Quant à la tortue, rampant avec lenteur, elle finit par arriver sur les lieux. Voyant le dhole en plein travail de forge, elle l’interpela en ces termes : « Eh, grand frère dhole, te voilà donc ! Je te retrouve enfin après cette poursuite interminable… Te voilà donc, animal éhonté ! »
Le lièvre prit la parole : « Arrête-toi donc, grande sœur tortue. » Sur ce, il bondit sur la carapace du reptile et s’accroupit, mettant son service trois pièces juste devant le nez de sa monture. Cette dernière tendit son cou et mordit l’organe avec vigueur. Le lièvre ivre de douleur fit un bond. Comprenant que la tortue l’avait partiellement amputé, il se mit à déguerpir à la vitesse d’une flèche quittant son arc. Voyant que le lièvre prenait la poudre d’escampette, le dhole redressa la queue et se lança à la suite de son compère, pensant que le lièvre n’avait pas réussi à avoir raison de la tortue. Cette dernière cria à l’adresse du dhole : « Mais arrête-toi ! » « Il n’est pas question que je m’arrête », répliqua le dhole. « Je m’en vais dans la forêt et l’on me reverra plus ! » Sur ces mots, le dhole repartit de plus belle sans regarder en arrière, disparut en forêt et ne s’aventura plus jamais au village.
C’est à cause de cette histoire que les sages de l’ancien temps disaient : « Toi le grand, ne méprise pas le petit, tu risquerais fort sinon de t’exposer à la déconfiture contée dans cette histoire ! »
(L’histoire du dhole et de la tortue se trouve dans le volume VII du Recueil des contes et légendes khmers de l’Institut Bouddhique.)
Ci-dessous, la version vidéo, en khmer, de ce conte, sous-titrée en anglais (la vidéo est sur Youtube) :

 

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