Proverbe : Pourquoi faut-il tuer son maître si l’on veut apprendre ?

Depuis quelque temps, je travaille avec Alain Fressanges à une réédition du recueil des dictons khmers commentés, aujourd’hui épuisé. Ce travail nous permet de faire quelques trouvailles intéressantes, dont celle détaillée ci-dessous.
Il existe en khmer un proverbe bien connu dont le sens est plutôt obscur si l’on n’a pas d’explications :
ចង់ចេះឲ្យសម្លាប់អាចារ្យ  ចង់បានផ្លែផ្កាឲ្យយកភ្លើងដុតគល់
Ce proverbe est cité dans la liste de proverbes du docteur Pannetier, mais le bon docteur se rend coupable d’un contresens dans sa traduction : « Si tu veux apprendre, gagne l’affection de ton maître ; si tu veux activer la floraison d’un arbre, flambe son pied ».
Le verbe que Pannetier traduit par « gagner l’affection » est សម្លាប់ [såm-lap] (que les tenants de l’orthographe khmère réformée écrivent សំឡាប់), qui est dérivé du mot ស្លាប់ [slap], qui signifie « mourir ». សម្លាប់ signifie en réalité « tuer », il n’y a là-dessus aucun doute possible. On comprend que Pannetier ait été dérouté par cette formulation, et qu’il ait préféré une interprétation qui lui semblait plus « logique ». (Voir le proverbe numéro 75, p. 54 de l’article de Pannetier dans le BEFEO.)
Dans son recueil de Dictons khmers (qui se base sur la liste de Pannetier), Alain Fressanges comprend bien le sens du mot សម្លាប់ et propose une traduction plus exacte : « Si tu veux apprendre, tue le maître ; si tu veux avoir des fruits, brûle le pied de l’arbre. » (voir page 31 des Dictons khmers) C’est bien ce que l’on comprend en lisant le texte khmer.
Cependant, l’interprétation donnée par Alain Fressanges, bien que logique, ne tient pas compte de l’histoire khmère dont ce proverbe est tiré. Alain Fressanges explique que : « L’assertion apparemment paradoxale invite l’élève à surpasser le maître. »
Le premier volume Dictionnaire des proverbes khmers commentés de Ly Thai-ly consacre une entrée à ce proverbe cambodgien (voir pp. 123-125), et raconte l’histoire qui permet de le comprendre mieux :
Un jeune homme, assoiffé de connaissance, quitte sa demeure pour se mettre en quête d’un maître. Il fait la rencontre d’un vénérable moine à qui il fait part de son désir d’apprendre. Le moine lui pose alors la question cruciale : « As-tu tué ton maître ? » Le jeune homme ne comprend pas. Pourquoi faudrait-il qu’il tue son maître s’il veut apprendre ? Le moine finit par expliquer au jeune homme que, jusqu’à ce jour, c’est la paresse qui a été son maître, et que si le jeune homme a vraiment le désir d’apprendre, il lui faut d’abord se débarrasser de ce maître encombrant.
Quant à la deuxième assertion du proverbe, « si tu veux avoir des fruits, brûle le pied de l’arbre », Ly Thai-ly l’explique de la façon suivante : le pied de l’arbre (ou la souche, le mot khmer គល់ [kul] peut vouloir désigner, selon le contexte, le tronc, le pied ou la souche) est une allusion à la nature intrinsèque de l’homme. Le pied de l’arbre désigne en réalité ici les jeunes enfants. Si l’on veut que les enfants aient un avenir brillant, il faut leur faire perdre leur nature sauvage, il faut les soumettre à la dureté de l’étude, de l’éducation. Ce n’est que de cette façon que les jeunes arbres que sont les enfants pourront porter des fleurs et des fruits en abondance.
Notons que la pratique qui consiste à soumettre des arbres à la flamme pour forcer leur floraison et leur fructification est connue. Par exemple, à propos de la célèbre Colline du Tigre de Suzhou, en Chine, on raconte l’anecdote suivante : l’empereur Qianlong de la dynastie des Qing (1735-1796) affectionnait tout particulièrement la ville de Suzhou, qu’il visita six fois. En février 1750, il arriva à Suzhou. Avant son arrivée, le préfet en charge de la ville, pour faire plaisir à l’empereur, ordonna aux jardiniers de faire brûler tout autour d’un magnolia du charbon de bois, dans le but de simuler la douceur accompagnant l’arrivée du printemps. Le magnolia fut ainsi trompé et fleurit, juste à temps pour permettre à l’empereur d’admirer les superbes fleurs de magnolia.
Ci-dessous, des magnolias sur la Colline du Tigre (en arrière-plan, la fameuse tour penchée qui se trouve au sommet de cette colline). (La photo vient d’un article en chinois présentant les célèbres magnolias de ce site touristique. Cet article se trouve ici.)

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