Conte : Le corbeau décuplé (រឿងក្អែកមួយជាក្អែកដប់)

Les Khmers, lorsqu’ils veulent mettre en garde contre les dangers de la rumeur et des ragots extraordinaires, citent volontiers le proverbe suivant : « Un corbeau devient dix corbeau » (ក្អែកមួយជាក្អែកដប់ [k’aek mouy chie k’aek dåp]). L’origine de ce proverbe est à rechercher dans un conte éponyme repris dans le premier volume du Recueil des Contes cambodgiens de l’Institut Bouddhique (voir ici la version en ligne). Je vous propose ci-dessous ma traduction de ce conte partiellement scatologique (je vous déconseille de le lire si vous vous préparez à prendre un repas). (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes qui suivent la traduction.)
Il était une fois deux hommes qui ne se connaissaient pas et vivaient en des villages différents ; l’un était appelé « le Truand », et l’autre « la Brute »(1). Un jour, la Brute se soulagea les intestins et en plaça le produit dans un pot qu’il scella soigneusement d’une couche de laque, de façon éviter que l’odeur ne s’épande. Quant au Truand, il fabriqua un couteau dont la lame était aussi grande qu’une spatule à chaux(2) et le manche grand comme le poignet. Pour ce couteau, il confectionna un fourreau de la longueur d’un bras(3). Le Truand porta son couteau en bandoulière et partit pour le vendre ; la Brute fit de même en accrochant le pot scellé au bout d’un bâton qu’il plaça sur son épaule. Le Truand et la Brute poursuivant chacun son chemin se rencontrèrent. La Brute héla le Truand en ces termes : « Hé, mon ami ! Voulez-vous m’acheter mon pot de pâte de poisson fermentée(4) ? La préparation est savoureuse, elle a été confectionnée avec les plus grands soins, vous pouvez la cuire en soupe ou à la vapeur. Ma pâte de poisson est réellement un mets de choix ! »
Ce à quoi le Truand répondit : « Las, mon bon monsieur ! Je n’arrive pas à trouver d’acquéreur pour le couteau que voici, je suis donc désargenté… Consentiriez-vous à un troc ? » La Brute, voyant le couteau de belle taille, répondit : « Cela peut s’envisager. » Le Truand remit son couteau entre les mains de la Brute et fit les éloges de son objet : « Ce couteau est parfaitement affûté. J’ai utilisé pour le fabriquer mon meilleur fer. Lorsque vous en aurez besoin, il vous suffira de le défourailler promptement pour trancher ce que vous voudrez. Mais ne vous hâtez pas de la sortir maintenant de son fourreau. A le manier sans vergogne, vous risqueriez fort de l’abîmer. Ce couteau est une vraie merveille. Las ! Je vais bien le regretter. Si ce mois-ci la nourriture ne me faisait point défaut, pour rien au monde je ne m’en séparerais… »
La Brute donna son pot d’excréments au Truand en lui faisant la recommandation suivante : « De même pour mon pot de poisson fermenté, surtout de l’ouvrez pour le cuire à la vapeur qu’au moment de le déguster. Vous l’ouvririez maintenant, il risquerait de se gâter car les mouches, attirées par ses effluves, ne manqueraient pas de venir y déposer leurs œufs. Il serait vraiment regrettable de gâcher ce délice. N’extrayez la pâte de poisson fermentée de son pot que lorsque vous serez prêt à yous en délecter. » Le troc fait, chacun rentra chez soi.
Arrivé dans sa demeure, le Truand ordonna promptement à son épouse de faire cuire du riz, car il s’était procuré de la pâte de poisson fermentée. « D’où donc vous vient cette pâte de poisson ? » demanda la femme. « Je l’ai troqué pour mon couteau. On m’a assuré que cette pâte de poisson fermentée était un véritable délice, » répondit le Truand. L’épouse, toute à sa joie, pensa : « Voilà bien mon très habile époux, qui s’est procuré ce mets de choix en échange de son pauvre couteau. » Elle se précipita donc pour laver quelques assiettes et préparer le riz. Elle se glissa près du pot de pâte de poisson fermenté et, armée d’un couteau émoussé, se mit en devoir de l’ouvrir. De la lame, elle brisa la couche de laque qui protégeait le contenu. Elle gratta et dégagea une poignée de pâte qu’elle laissa tomber dans une assiette avec un bruit sourd. Les fragments de pâte qui restèrent attachés à ses doigts, elle les lapa goulûment. Après avoir goûté la mixture, elle releva la tête et s’exclama : « Mais cette pâte de poisson fermentée a une odeur qui ressemble terriblement à celle d’excréments ! Elle ne contient aucune arête et la chair est bien lisse, bien pilée qu’elle est. Savez-vous de quel poisson on s’est servi pour confectionner cette pâte ? » demanda-t-elle à son époux. Ce dernier répondit : « Ne s’agirait-il pas de pangasius ? »(5) L’épouse plongea plus profond sa main dans la pâte à la recherche de la tête du poisson, mais fut bientôt prise de nausées et vomit abondamment, car elle avait finalement compris qu’il s’agissait véritablement d’excréments, et non de pâte de poisson fermentée. Elle maudit le vendeur et, dégoûtée, fut incapable d’avaler la moindre bouchée de riz.
Mais revenons-en à la Brute. L’homme, très satisfait de son troc, regagna ses pénates et annonça à son épouse : « J’ai troqué mon pot d’excréments contre un superbe couteau ! » Ensuite, voyant un chien souiller de son urine le bosquet de citronnelle qu’il avait dans son jardin, il fut pris d’une vive colère, se saisit du couteau et sauta à terre, avec la ferme intention de faire passer le maudit canin de vie à trépas. Il tira vivement sur le manche du couteau pour le sortir de son fourreau et fut bien marri de voir la lame minuscule de son instrument contondant. Fuyant le chien menaçant, il remonta en toute hâte dans sa maison et montra la pauvre lame son épouse. Tous deux se mirent à rirent. L’homme dit à la femme : « Ce vendeur de couteau est aussi malin que moi. Je vais aller le trouver et je suis sûr qu’à nous deux, nous amasserons en peu de temps un joli monceau d’or et d’argent ! » Retrouvant le Truand en chemin, il l’interpella en riant : « Où allez-vous, cher monsieur ? » Le Truand lui dit : « J’allais à votre rencontre pour vous demander si vous ne vouliez pas être mon ami. ». Et la Brute de répondre : « C’est également le but de ma visite. » Les deux compères décidèrent donc de faire chemin ensemble.
Ils arrivèrent à la maison d’un vieux millionnaire qui venait de rendre l’âme des suites d’une longue maladie. La dépouille avait été placée dans un cercueil et l’on faisait les préparatifs pour les funérailles qui devaient avoir lieu le lendemain. Les enfants, les petits-enfants et les épouses du millionnaire étaient éplorés. Voyant cela, les compères demandèrent à quelqu’un qui se tenait un peu à l’écart : « Qui donc est décédé, pour que l’on pleure ainsi ? » « C’est le millionnaire qui a rendu l’âme, » leur répondit-on.
Les deux vils personnages se concertèrent. Le Truand demanda à la Brute de se fendre d’une lettre prétendument écrite par le défunt, dans laquelle ce dernier demanderait à la Brute de venir prendre possession de sa fortune. Quant au Truand, il s’introduirait dans le cercueil et se coucherait sur la dépouille. Le plan étant ourdi, le Truand se mit en devoir de se glisser dans la caisse. Comme les membres de la famille du défunt avaient tous la tête baissée, occupés qu’ils étaient à lire les prières, et que tous pleuraient à chaudes larmes, personne ne s’aperçut de l’intromission du Truand dans la bière.
La Brute s’étant procuré du papier, il rédigea la missive puis, s’approchant, annonça à l’assistance : « Dans cette lettre, le millionnaire explique que moi, pauvre Brute que je suis, je suis son fils adoptif depuis mon plus jeune âge. Il me dit que, puisqu’il est vieux, il me faut venir à lui pour que je prenne de ses biens la part qui me convienne. » Comme de bien entendu, les petits-enfants et les enfants du défunt ne voulurent pas agréer à cette demande, d’autant plus que la supposée lettre ne portait pas la signature du millionnaire. La Brute ne se démonta pas pour si peu et déclara : « Puisque vous doutez de moi, allons donc demander au vieux ce qu’il en est. S’il nous répond, c’est que je dis la vérité. S’il ne dit mot, cela voudra dire que je cherche à vous tromper. » Confiants, les enfants du millionnaire s’approchèrent du cercueil et appelèrent leur père à grands cris. Le Truand répondit : « Oui ? » Les enfants demandèrent : « Est-il bien vrai que vous avez envoyé une missive à votre fils adoptif pour qu’il vienne prendre sa part de vos richesses ? » Le Truand confirma : « Oui, tout à fait. Mon pauvre fils adoptif s’appelle la Brute. Est-il donc là ? » « Oui, il est là, regardez » répondit-on au père. Le Truand dit alors : « Allez donc quérir une charrette de belle taille et un attelage de buffles. Mettez dans la charrette abondance d’or, d’argent, de cristal, de bracelets et colliers, d’étoffes et de chemises, autant que les buffles seront capables de tirer, et qu’il emporte le tout. » Les enfants et les petits-enfants, garçons et filles, furent donc pris au piège tendu et éprouvèrent une grande colère envers la dépouille de ce millionnaire qui, trépassé, pouvait encore parler. Surpris au plus haut point par ce prodige, ils voulurent ouvrir le cercueil. Mais les vieux le leur interdirent, arguant que l’on ne pouvait en aucun regarder le visage de défunt, faute de quoi on s’exposait à passer des nuits remplies de cauchemars. On dut donc se résigner et croire la Brute. On amena la charrette et on la remplit d’argent, d’étoffes, de chemises et de vêtements divers, de nattes, de matelas et d’oreillers ; on ajouta encore des tables, des plateaux et des assiettes de la plus belle facture, ainsi que du sel, quatre pots de prahok et cinq sacs de riz. Tout fut amassé dans la charrette pour que la Brute l’emporte. Les malheureux enfants et petits-enfants, garçons et filles, ne purent que se lamenter et pleurer toutes les larmes de leurs corps, les yeux rougis par la peine. On amena ensuite un couple de buffles, on attela les bovins à la charrette et on remit le tout à la Brute. Le brigand ne se sentit plus de joie et quitta les lieux avec son butin, tandis que pour tous les autres, ce n’étaient que tristesse et chagrin.
Profitant de la confusion, le Truand se glissa hors du cercueil et pressa le pas pour rejoindre son compère. Il rattrapa sans peine la charrette et son contenu. Les deux complices se mirent alors à discuter : « Nous voilà bien pourvus de ces richesses, mais nous sommes affamés. Si nous nous arrêtions en chemin pour préparer le repas, nous ferions du bruit et il est à craindre que nous soyons la cible de brigands qui voudraient nous dévaliser. » L’un d’entre eux proposa : « Attendez-moi ici, je vais aller quêter de la nourriture et je vous en reporterai. » L’autre acquiesça. Le premier se mit alors à la recherche d’un poison à mêler à la nourriture de façon à pouvoir se débarrasser de son complice et n’avoir ainsi pas à partager le butin. Quant à celui qui gardait la charrette, il dressa sur le chemin un piège sous forme d’arbalète, qui se déclencherait lorsque l’autre reviendrait, transperçant ce dernier de son carreau. Ainsi, point de partage à faire !
Au même moment, celui qui était parti en quête de nourriture, après s’être rassasié, demanda un bol de riz pour l’amener à son comparse. Le donateur, loin d’être avare, donna aussi une feuille de bananier pour envelopper le riz ainsi que du poisson grillé. Le malfaisant fit ses adieux, puis mêla le poison au riz. S’approchant de l’endroit où attendait l’autre, il déclencha le piège de l’arbalète et fut transpercé par le carreau. L’autre se précipita alors pour prendre le riz et s’en nourrir. A peine était-il rassasié que le poison fit son ouvrage et que l’infortuné périt sur place.
Les buffles, tirant la charrette, pénétrèrent cahin-caha dans la forêt et se mirent au frais dans l’eau d’un étang. Incapable de se défaire de leurs cordes, les bovins restèrent là. Au matin, un homme arriva et découvrit le trésor. Il prit d’abord peur, avant de se réjouir de l’ aubaine. Jamais il n’avait vu autant de richesses. Mais il pensa que s’il accaparait la charrette et son contenu, il s’attirerait sans doute des ennuis. Aussi tira-t-il les buffles et attacha-t-il l’attelage à un arbre avant de rentrer chez lui. Sur le chemin du retour, il s’interrogea sur la sagesse de son épouse et se dit : « Si ma douce et tendre est sage et se comporte comme il est bon, je prendrai ces richesses. Mais si elle ne sait pas tenir sa langue, alors je remettrai ma trouvaille au roi notre seigneur, cela m’évitera de m’attirer des ennuis. »
Sa décision prise, il arriva chez lui et mentit à son épouse en lui disant : « Tout à l’heure, alors que je soulageais mes intestins, un corbeau s’est échappé de mon anus. Mais surtout, ne dites rien à personne. Si quiconque apprend cette histoire, nous aurons sûrement des ennuis : on imaginera toutes sortes de choses et on viendra nous demander des éclaircissements. Et comme je n’ai de ce prodige ni preuve ni témoin, je finirai empalé, ou pour le moins jeté au cachot. » Mais la commère ne sut pas tenir sa langue et aller raconter l’aventure à une voisine : « Un corbeau s’est échappé du fondement de mon époux. Mais surtout, ne répétez cela à personne. » Mais l’auditrice ne put s’empêcher de bavarder, et, voulant ajouter plus de couleur à l’histoire, prétendit que c’étaient cinq corbeaux qui étaient sortis de l’orifice en question. L’histoire se répéta de bouche à oreille, et le nombre des corbeaux malicieux s’éleva finalement jusqu’à dix.
La rumeur parvint jusqu’aux oreilles royales, si bien que le monarque chargea l’un de ses conseillers d’aller quérir la personne à qui cela était arrivé. L’homme fut amené à la cour et se prosterna devant le roi, qui lui demanda si cette histoire était véridique ou non. Humblement, l’homme avoua à son souverain : « Ô seigneur ! C’est moi qui ai menti à mon épouse, car j’ai découvert un trésor. » L’humble sujet fit au roi un compte-rendu circonstancié de ce qui lui était arrivé et alla récupérer la charrette et son contenu pour les offrir au roi. Le roi fit présent à l’homme de la moitié de la trouvaille et fit verser l’autre moitié au trésor royal.
Notes :
(1) Le Truand et la Brute : Les noms khmers des deux personnages du début du conte sont respectivement អាខិល [a kel], littéralement « le malicieux » et អាខូច [a khoch], « le méchant ». Je n’ai pas résisté à l’envie de faire un clin d’œil au western culte de Sergio Leone, Le Bon, la Brute et le Truand, sorti en 1966.
(2) Spatule à chaux : ចង្កើះអកកៅបោរ [chång-keh åk kåm-bao], littéralement « baguette » (ចង្អើះ, plus souvent orthographié ចង្កឹះ, prononcé [chång-keh] ; ce mot désigne en général les baguettes chinoises que l’on utiliser pour manger) pour « boîte à chaux » (អកកំបោរ [åk kåm-bao]) . La spatule à chaux fait partie de l’ensemble d’ustensiles utilisés pour préparer la chique de bétel.
(3) Bras : លូក [luk] : unité de mesure de longueur, correspondant à la distance de l’épaule au bout des doigts.
(4) Pâte de poisson fermentée : ផ្អក [ph’åk] : il s’agit d’une préparation réalisée à partir de chair de poisson qui est mise à fermenter. Cet aliment se caractérise par une odeur très forte. On adjoint parfois à la préparation des restes de bouillie de riz, et l’on parle alors de ផ្អកចាវ [ph’åk chav]. C’est la version avec restes de bouille de riz qui est mentionnée dans le conte.
(5) Pangasius : dans ce conte, il est plus précisément question du ត្រីពោ [trei pô], Pangasius larnaudii, que l’on trouve dans les bassins du Mékong et de la Chao Praya. Cette espèce est très appréciée pour les qualités alimentaires de sa chair. Ce poisson fait l’objet d’un élevage important dans la région du lac Tonlé Sap, et il est souvent exporté jusqu’en Thaïlande.
Dans la vidéo ci-dessous, trouvée sur Youtube, est illustrée une autre version du conte, dans laquelle c’est du nez du paysan que s’échappent les corbeaux. La morale de l’histoire est qu’il faut s’enquérir des sources d’une information inhabituelle avant d’y donner du crédit.

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