Histoire : Ponthiamas

Pierre Poivre (1719-1786), horticulteur, botaniste, administrateur… s’embarque en 1741 pour la Chine. Il passe par l’Afrique, Madagascar, l’Inde, l’Asie du Sud-Est. Il séjourne deux ans à Canton (Guangzhou), puis il passe à Macao avant de s’installer à Fai-fo (aujourd’hui Hội An, dans le centre du Vietnam). Il était parti comme missionnaire, mais il oublie rapidement sa mission première pour se passionner pour le commerce et l’agriculture. En 1768, il publie les Voyages d’un philosophe, observations sur les mœurs et les arts des peuples de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique. Cet ouvrage est réédité en 1797 sous le titre d’Œuvres complètes de Pierre Poivre… ; le livre reprend les Voyages et inclut quelques autres textes de Pierre Poivre. (Concernant Pierre Poivre, voir ici l’article que lui consacre Wikipedia.) Dans le texte des Voyages, de nombreux passages intéresseront sans doute ceux qui se passionnent pour l’Asie.
Dans les pages 137 à 142 des Œuvres complètes, Poivre relate dans un chapitre intitulé « Origine du royaume de Ponthiamas » l’œuvre de Mạc Cửu, Chinois qui avait fui sa région natale de Leizhou, dans la province du Guangong, pour s’installer en 1687 dans le delta du Mékong, dans la région de l’actuelle ville vietnamienne de Hà Tiên, à la frontière du Cambodge. (Concernant l’aventure de Mạc Cửu, je vous invite à lire ici, sur le site du Cambodge Mag un excellent article de Jean-Michel Filippi, intitulé « Ponthiamas, un « royaume » oublié au sud du Cambodge ».)
Je reproduis ci-dessous le texte de ce chapitre ; je me suis contenté d’adapter l’orthographe et la ponctuation aux usages modernes, et d’ajouter quelques notes à la suite du texte.

Une statue de Mạc Cửu à Hà Tiên (Bùi Thụy Đào Nguyên, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons)

Origine du royaume de Ponthiamas
En quittant les îles et les terres des Malais, on trouve au nord un petit territoire nommé Cancar(1), et connu sur les cartes marines sous le nom de Ponthiamas(2). Il est enclavé dans le royaume de Siam, que le despotisme dépeuple sans cesse, entre celui de Cambodge, dont le gouvernement n’a aucune forme stable, et entre les terres de la domination des Malais, dont le génie, sans cesse agité par leurs lois féodales, ne peut souffrir la paix, ni au dedans, ni au dehors. Environné de tels voisins, ce beau pays était inculte, et presque sans habitants, il y a environ cinquante années.
Un négociant chinois, maître d’un vaisseau qui servait à son commerce, fréquentait ces côtes avec ce génie réfléchi, et cette intelligence qui est naturelle à sa nation. Il vit avec douleur des terres immenses condamnées à la stérilité, quoiqu’elles fussent d’un sol naturellement plus fertile que celles qui faisaient la richesse de son pays : il forma le projet de les faire valoir. Dans ce dessein, il s’assura d’un certain nombre de cultivateurs de sa nation et des nations voisines, puis il commença par se ménager, avec art, la protection des princes les plus puissants du voisinage, qui lui donnèrent une garde à sa solde.
Dans ses voyages aux îles Philippines et à Batavia, il avait pris des Européens ce qu’ils ont de meilleur, suivant les Chinois, dans la science politique, l’art de se fortifier et de se défendre. Bientôt les profits de son commerce le mirent en état d’élever des remparts, de creuser des fossés, et de se pourvoir d’artillerie. Ces premières précautions le mirent à couvert d’un coup de main, et le garantirent des entreprises des peuples barbares qui l’environnaient.
Il distribua les terres à ses cultivateurs en pur don, sans aucune réserve de ses droits, connus sous le nom de services, lods(3) et ventes, droits qui, ne laissant aucune propriété, sont le fléau te plus terrible de l’agriculture, et dont l’idée n’est jamais tombée sous le sens commun des peuples sages. Il ajouta à ce premier bienfait, celui de procurer à ses colons tous les instruments pour faire valoir les terres.
Dans son projet de former un peuple de laboureurs et de négociants, il crut ne devoir proposer que les lois que la nature a données aux hommes de tous les climats ; il sut les faire respecter en leur obéissant le premier, en donnant l’exemple de la simplicité, du travail, de la frugalité, de la bonne foi et de l’humanité ; il n’établit aucune loi, il fit plus, il établit des mœurs.
Son territoire devint le pays de tous les hommes laborieux qui voulurent s’y établir. Son port fut ouvert à toutes les nations ; bientôt les forêts furent abattues avec intelligence, les terres furent ouvertes et ensemencées de riz ; des canaux tirés des rivières inondèrent les champs, et des moissons abondantes fournirent d’abord aux cultivateurs la matière de leur subsistance, puis l’objet d’un commerce immense.
Les peuples barbares du voisinage, étonnés de la promptitude avec laquelle l’abondance avait succédé à la stérilité, vinrent chercher leur nourriture dans les magasins de Ponthiamas. Ce petit territoire est regardé comme le grenier le plus abondant de cette partie orientale de l’Asie. Les Malais, les Cochinchinois, Siam même, ce pays naturellement si fertile, regardent ce port comme une ressource assurée contre les disettes.
Les procédés de la culture du riz, qui est la principale du pays, sont les mêmes qu’en Cochinchine […]. Mon objet est de faire remarquer que ce n’est pas à une méthode particulière de cultiver la terre, que les heureux habitants de Ponthiamas doivent l’abondance dont ils jouissent, mais à leurs lois et à leurs mœurs.
Si le négociant chinois, fondateur de cette société de laboureurs négociants, imitant le vulgaire des souverains de l’Asie, avait établi des impôts arbitraires ; si, par une invention féodale dont il avait l’exemple chez ses voisins, il avait voulu garder pour un seul la propriété des terres, en feignant de les céder aux cultivateurs ; si, dans un palais, il avait établi le luxe à la place de la simplicité qu’il fit régner dans sa maison ; s’il avait mis sa grandeur à avoir une cour brillante, à se voir environné d’une foule de serviteurs inutiles, en donnant la préférence aux talents agréables ; s’il avait méprisé ces hommes laborieux qui ouvrent la terre, l’arrosent de leur sueur, et nourrissent leurs frères ; s’il avait traité ses associés comme des esclaves ; s’il avait reçu dans son port les étrangers autrement que comme ses amis, les terres de son territoire seraient encore en friche et dépeuplées, ou ses malheureux habitants mourraient de faim, malgré toutes leurs connaissances sur l’agriculture, et avec les instruments les plus merveilleux, soit pour ouvrir la terre, soit pour l’ensemencer. Mais le sage Kiang-tse(4), c’est le nom du négociant chinois dont je parle, persuadé qu’il serait toujours très riche si ses cultivateurs l’étaient, n’établit qu’un droit médiocre sur les marchandises qui entraient dans son port ; le revenu de ses terres lui parut suffire pour le rendre puissant. Sa bonne foi, sa modération, son humanité le firent respecter. Il ne prétendit jamais régner, mais seulement établir l’empire de la raison.
Son fils(5), qui occupe aujourd’hui sa place, a hérité de ses vertus, comme de ses biens. Il est parvenu par l’agriculture et le commerce des denrées que produit son territoire, à un tel degré de puissance, que les barbares ses voisins lui donnent tous le titre de roi qu’il dédaigne. Il ne prétend des droits de la royauté
que le plus beau de tous, celui de faire du bien à tous les hommes. Très content d’être le premier laboureur et le premier négociant de son pays, il mérite sans doute, ainsi que son père, un titre plus grand que celui de roi, celui de BIENFAITEUR DE L’HUMANITÉ.
Qu’il me soit permis de le dire ici en passant, quelle différence entre de tels hommes et ces conquérants célèbres qui ont étonné, désolé la terre, et qui, abusant du droit de conquête, ont établi des lois, qui, même après que le genre humain a été délivré d’eux, perpétuent encore les malheurs du monde, pendant la suite des siècles !

Notes :
(1) Cancar est probablement la transcription phonétique de la prononciation cantonaise du mot chinois 港口 gǎngkǒu, prononcé en cantonais [gong2-hau2]. Noter que le nom khmer de l’endroit est ពាម [peam], mot qui désigne l’embouchure d’un fleuve ou un port. Le dictionnaire khmer de Chuon Nath indique que ពាម est l’ancien nom de l’actuel district de Kampong Trach កំពងត្រាច, dans l’est de la province de Kampot, à la frontière avec le Vietnam. Aujourd’hui, les Cambodgiens appellent « province de Peam » ខេត្តពាម [khaet peam] la province vietnamienne de Kiên Giang, dont Hà Tiên fait partie. Dans son Voyage dans les royaumes de Siam…, Henri Mouhot parle du port de Cancoo.
(2) Ponthiamas est la transcription phonétique du khmer បន្ទាយមាស [banteay meas], littéralement la « citadelle d’or », nom qui désigne aujourd’hui un district de la province de Kampot, à la frontière du Vietnam, au nord-est du district de Kampong Trach.
(3) Lod ou laud : ancienne taxe, droit de mutation testamentaire
(4) Kiang-tse : sans doute le prénom social (字 [zì]) de Mạc Cửu ; il est habituel en Chine de parler de quelqu’un en le désignant par son prénom social.
(5) Mạc Thiên Tứ (鄚天賜 [mò tiāncì], 1700-1780)

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2 commentaires pour Histoire : Ponthiamas

  1. Jean-Michel Filippi dit :

    Merci pour cette publication qui va contribuer à faire connaître l’oeuvre remarquable de Pierre Poivre. Il existe également un texte de Nicholas Sellers intitulé « The princes of Hà Tiên (1682 – 1867) »; il s’agit probablement de la somme la plus complète sur le sujet et dont le mérite est de replacer l’histoire de Ponthiamas dans le contexte pour le moins troublé de l’histoire vietnamienne avec l’épopée des Tây Sơn, le destin des seigneurs Nguyễn et les débuts de la dynastie du même nom.

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