Culture : La feuille glissée derrière l’oreille du roi

Cette année encore, Sa Majesté Norodom Sihamoni assistera aux régates qui se tiennent devant le palais royal à Phnom Penh pendant les célébrations de la fête des eaux. Si vous regardez les photos des éditions précédentes, vous remarquerez peut-être qu’une feuille vert clair, avec trois folioles, est glissée derrière l’oreille droite du roi.
Il s’agit d’une feuille d’oranger de Malabar, Aegle marmelos (ព្នៅ [phnov]), qui a été cueillie par les bakous (les descendants des anciens brahmanes) sur le plus bel oranger du palais royal et remise au souverain.
Les trois folioles symbolisent à la fois les trois védas, ou triple véda (ត្រៃវេទ [trei vet]) et les trois divinités Vishnu, Shiva et Brahma. Il est expliqué que les trois divinités présentes sur un seul et même pétiole unissent leurs forces pour lutter contre les démons, assurer la prospérité et garantir la victoire contre les ennemis.
L’oranger de Malabar est fréquemment utilisé dans la pharmacopée cambodgienne. Comme l’indique Pauline Dy Phon dans son Dictionnaire des plantes utilisées au Cambodge, les feuilles et les fruits de cet arbre ont des vertus médicinales variées.
De plus, dans la campagne khmère, cet arbre était souvent planté aux abords des maisons car il était réputé éloigner les démons et esprits malins, et ainsi assurer la prospérité des villages.
La photo ci-dessous vient d’un article en khmer du site Dara News qui explique la signification de cette feuille (voir ici).

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Proverbe : De la timidité mal placée

A la page 118 de son recueil de Dictons khmers, Alain Fressanges cite un proverbe qui invite à ne pas faire preuve de timidité excessive, sauf à en supporter les conséquences :
ខ្មាសគ្រូគ្មានវិជ្ជា ខ្មាសភរិយាគ្មានកូន [khmah kru kmean vich-chea, khmas pho-ri-ya kmean kon]
Si tu fais preuve de timidité envers ton maître, tu resteras ignorant ; si tu fais preuve de timidité envers ton épouse, tu n’auras pas de descendance.
ខ្មាស [khmah] être timide, être embarrassé (être timide envers les autres se dit ខ្មាសគេ [khah ke])
វិជ្ជា [vich-chea] connaissance, savoir
ភរិយា [pho-ri-ya] épouse (il s’agit d’un mot littéraire, le mot courant pour dire « épouse » est ប្រពន្ធ [prå-pun] ; attention de ne pas confondre ce dernier mot avec le mot ប្រព័ន្ធ [prå-poan], qui signifie « système »)
En effet, si l’élève, en raison d’une timidité excessive et mal placée n’ose pas interroger son maître, il n’apprendra pas. Quant au mari qui fait preuve de timidité envers son épouse, il est peu probable qu’il parvienne à avoir une progéniture.
Ce proverbe est mentionné sous une forme légèrement différente à la page 86 du Dictionnaire de proverbes khmers commentés de Ly Thai-ly : ខ្មាសគ្រូអាប់ប្រាជ្ញា ខ្មាសភរិយាគ្មានកូន [khmah kru ap prach-nha, khmas pho-ri-ya kmean kon]
អាប់ être obscur
ប្រាជ្ញា [prach-nha] intelligence, savoir

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Chanson : Seule avec un enfant

Les Khmers comparent parfois les jeunes filles (ក្រមុំ [krå-mum]) à des fleurs en boutons, qui, lorsqu’elles écloront, seront sans doute très belles et très parfumées. Par comparaison, les veuves ou divorcées (មេម៉ាយ [mé-may]) sont comparées à des fleurs épanouies, dont la magnificence est déjà visible et qui dégagent un parfum enivrant.
Une petite remarque sur le mot មេម៉ាយ : on est gêné, si l’on n’a pas de contexte, lorsqu’il s’agit de traduire ce mot en français, car il désigne une femme qui avait un mari et qui ne l’a plus, soit que ce dernier est décédé, soit qu’il l’a quittée. Si l’on veut préciser, il faut user en khmer de périphrases : une veuve est désignée sous l’expression de « femme seule dont le mari est mort » (មេម៉ាយស្លាប់ប្ដី [mé-may slap bdei]), tandis que la divorcée est une « femme seule que son mari a quittée » (មេម៉ាយប្ដីលែង [mé-may bdei leng]). Dans la culture khmère, il est acceptable d’épouser une veuve, tandis que, même si cela est profondément injuste, une femme qui a été quittée par son mari est hautement suspecte. On se souvient par exemple de la recommandation que le père avait faite à son fils pour ce qui du choix d’une épouse dans le conte Les femmes et le paon d’or : « N’épouse pas une femme abandonnée par son mari ni une vieille fille, épouse seulement une fille chaste et vertueuse, ou une veuve. » (Voir ce conte ici.) L’équivalent masculin de មេម៉ាយ est ពោះម៉ាយ [pôh-may].
Un dicton khmer fait l’éloge de la femme seule avec un enfant, qu’il compare à une vierge, mais assène un jugement définitif à la femme qui se retrouve seule avec trois enfants, puisqu’il la compare à une vieille fille : មេម៉ាយកូនមួយ ដូចព្រហ្មចារី មេម៉ាយកូនបី ដូចស្រីសៅកែ [mé-may kon mouy doch prum-charei mé-may kon bei doch srei sav-kae]. (Cf. Alain Fressanges, Dictons khmers, p. 117.)
Une chanson très populaire vient illustrer la haute idée que se font les Khmers de la femme seule avec un enfant : មេម៉ាយកូនមួយ [mé-may kon mouy] (Femme seule avec un enfant), dont je connais la version interprétée en duo par Monsieur Chhouy Sopheap (ឈួយ សុភាព) et Mademoiselle Aok Somarima (ឪក សុម៉ារីម៉ា).
Dans cette chanson, un homme courtise une mère célibataire. Il est séduit car, dit-il, une mère célibataire a un parfum plus enivrant que celui d’une noix de coco grillée (មេម៉ាយកូនមួឈ្ងុយជាងដូងដុត [mé-may kon mouy chhnguy cheang dong dot]) ; mais il s’inquiète un peu. La femme courtisée le rassure : une mère célibataire saura être pleine d’attentions pour lui. Mais qu’en est-il de l’enfant ? Acceptera-t-il la présence d’un homme aux côtés de sa mère ? Là non plus, aucune inquiétude à avoir : la mère lui dira qu’elle a trouvé un nouveau père pour lui, et lui demandera d’appeler le nouveau venu « Papa ».
Remarquons encore que le texte de la chanson cite un autre proverbe, qui vient expliquer qu’une femme, veuve ou divorcée, reste une femme à part entière : កកក៏បាយ មេម៉ាយក៏ស្រី [kåk kå bay, mé-may kå srei] : Même froid, le riz reste du riz ; même veuve (ou abandonnée), une femme reste une femme. (Nous avions déjà parlé de ce proverbe ici, sous la forme បាយកកក៏បាយ មេម៉ាយក៏ស្រី [bay kåk kå bay, mé-may kå srei].)
Ci-dessous, le clip de la chanson :

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Divers : Lost in translation, again

(Je reprends ici un article que j’ai publié sur Sinoiseries.)
La fantaisie linguistique n’est pas, et de très loin, réservée aux Khmers. Certains linguistes chinois ont également un talent inégalable pour produire des traductions qui dénotent un sens très élevé de l’humour. Voir l’exemple ci-dessous (la photo vient d’ici) :

La Chine s’étend économiquement de façon exponentielle en Asie du Sud-Est, notamment au Cambodge. Dans le sillage des grandes entreprises se trouvent de nombreux Chinois qui tentent, avec plus ou moins de succès, de grapiller des miettes de la manne financière qui tombe en pluie drue sur le pays des descendants d’Angkor. On a vu ainsi fleurir à Phnom Penh, depuis quelques années, nombre de petits restaurants chinois, dont certains veulent se distinguer de leurs concurrents en proposant des spécialités bien connues en Chine.
Un restaurateur chinois a eu l’idée de proposer aux gastronomes phnompenhois une spécialité fameuse de la ville de Guilin (桂林 [guìlín]), dans la région autonome zhuang du Guangxi (广西壮族自治区 [guǎngxī zhuàngzú zìzhìqū]) : les nouilles de riz de Guilin (桂林米粉 [guìlín mǐfěn]). Pour son établissement, le restaurateur a pris la peine de faire réaliser une enseigne trilingue, que voici (la photo vient d’un groupe de discussion de Facebook « Mythes, Légendes et Réalités Khmers », voir ici) :

Passons sur la médiocrité de l’anglais, on a vu bien pire.
Ici, c’est plutôt la version khmère qui pose problème. L’enseigne dit មីឥួយលីជ. Le mot មី [mi] désigne stricto sensu les nouilles de blé, mais peut parfois s’utiliser pour désigner des nouilles en général. Ce mot khmer n’est autre qu’un emprunt au chinois 面 [miàn] (en graphie traditionnelle 麵), prononcé [mi6] en dialecte minnan (闽南话 [mínnánhuà]). Jusqu’ici, pas de souci. En revanche, le mot ឥួយលីជ est problématique : si la deuxième syllabe, លីជ peut se prononcer ([lich]) ce n’est pas le cas de la première. L’association des lettres ឥ [i] et ួ [ouy] est impossible en khmer : ឥ est une voyelle indépendante qui ne peut se voir accompagner d’aucune autre voyelle. Pour comprendre ce que tente d’exprimer le restaurateur, on doit se reporter aux versions anglaise ou chinoise. Le chinois est tout à fait clair : l’établissement est la succursale (分店 [fēndiàn]) de Ratana Plaza (金宝城 [jīnbǎochéng], un centre commercial de Phnom Penh) d’un restaurant spécialisé dans les nouilles de riz de Guilin, dans le quartier de l’aéroport de Phnom Penh. On comprend alors que ឥួយលីជ est l’orthographe erronée du mot khmer គួយលីន [kouy-lin], qui est le nom cambodgien de la ville du Guangxi. Espérons pour l’entrepreneur que l’erreur ne se répétera pas sur les enseignes des autres succursales…

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Conte : Le corbeau décuplé (រឿងក្អែកមួយជាក្អែកដប់)

Les Khmers, lorsqu’ils veulent mettre en garde contre les dangers de la rumeur et des ragots extraordinaires, citent volontiers le proverbe suivant : « Un corbeau devient dix corbeau » (ក្អែកមួយជាក្អែកដប់ [k’aek mouy chie k’aek dåp]). L’origine de ce proverbe est à rechercher dans un conte éponyme repris dans le premier volume du Recueil des Contes cambodgiens de l’Institut Bouddhique (voir ici la version en ligne). Je vous propose ci-dessous ma traduction de ce conte partiellement scatologique (je vous déconseille de le lire si vous vous préparez à prendre un repas). (Les chiffres entre parenthèses renvoient aux notes qui suivent la traduction.)
Il était une fois deux hommes qui ne se connaissaient pas et vivaient en des villages différents ; l’un était appelé « le Truand », et l’autre « la Brute »(1). Un jour, la Brute se soulagea les intestins et en plaça le produit dans un pot qu’il scella soigneusement d’une couche de laque, de façon éviter que l’odeur ne s’épande. Quant au Truand, il fabriqua un couteau dont la lame était aussi grande qu’une spatule à chaux(2) et le manche grand comme le poignet. Pour ce couteau, il confectionna un fourreau de la longueur d’un bras(3). Le Truand porta son couteau en bandoulière et partit pour le vendre ; la Brute fit de même en accrochant le pot scellé au bout d’un bâton qu’il plaça sur son épaule. Le Truand et la Brute poursuivant chacun son chemin se rencontrèrent. La Brute héla le Truand en ces termes : « Hé, mon ami ! Voulez-vous m’acheter mon pot de pâte de poisson fermentée(4) ? La préparation est savoureuse, elle a été confectionnée avec les plus grands soins, vous pouvez la cuire en soupe ou à la vapeur. Ma pâte de poisson est réellement un mets de choix ! »
Ce à quoi le Truand répondit : « Las, mon bon monsieur ! Je n’arrive pas à trouver d’acquéreur pour le couteau que voici, je suis donc désargenté… Consentiriez-vous à un troc ? » La Brute, voyant le couteau de belle taille, répondit : « Cela peut s’envisager. » Le Truand remit son couteau entre les mains de la Brute et fit les éloges de son objet : « Ce couteau est parfaitement affûté. J’ai utilisé pour le fabriquer mon meilleur fer. Lorsque vous en aurez besoin, il vous suffira de le défourailler promptement pour trancher ce que vous voudrez. Mais ne vous hâtez pas de la sortir maintenant de son fourreau. A le manier sans vergogne, vous risqueriez fort de l’abîmer. Ce couteau est une vraie merveille. Las ! Je vais bien le regretter. Si ce mois-ci la nourriture ne me faisait point défaut, pour rien au monde je ne m’en séparerais… »
La Brute donna son pot d’excréments au Truand en lui faisant la recommandation suivante : « De même pour mon pot de poisson fermenté, surtout de l’ouvrez pour le cuire à la vapeur qu’au moment de le déguster. Vous l’ouvririez maintenant, il risquerait de se gâter car les mouches, attirées par ses effluves, ne manqueraient pas de venir y déposer leurs œufs. Il serait vraiment regrettable de gâcher ce délice. N’extrayez la pâte de poisson fermentée de son pot que lorsque vous serez prêt à yous en délecter. » Le troc fait, chacun rentra chez soi.
Arrivé dans sa demeure, le Truand ordonna promptement à son épouse de faire cuire du riz, car il s’était procuré de la pâte de poisson fermentée. « D’où donc vous vient cette pâte de poisson ? » demanda la femme. « Je l’ai troqué pour mon couteau. On m’a assuré que cette pâte de poisson fermentée était un véritable délice, » répondit le Truand. L’épouse, toute à sa joie, pensa : « Voilà bien mon très habile époux, qui s’est procuré ce mets de choix en échange de son pauvre couteau. » Elle se précipita donc pour laver quelques assiettes et préparer le riz. Elle se glissa près du pot de pâte de poisson fermenté et, armée d’un couteau émoussé, se mit en devoir de l’ouvrir. De la lame, elle brisa la couche de laque qui protégeait le contenu. Elle gratta et dégagea une poignée de pâte qu’elle laissa tomber dans une assiette avec un bruit sourd. Les fragments de pâte qui restèrent attachés à ses doigts, elle les lapa goulûment. Après avoir goûté la mixture, elle releva la tête et s’exclama : « Mais cette pâte de poisson fermentée a une odeur qui ressemble terriblement à celle d’excréments ! Elle ne contient aucune arête et la chair est bien lisse, bien pilée qu’elle est. Savez-vous de quel poisson on s’est servi pour confectionner cette pâte ? » demanda-t-elle à son époux. Ce dernier répondit : « Ne s’agirait-il pas de pangasius ? »(5) L’épouse plongea plus profond sa main dans la pâte à la recherche de la tête du poisson, mais fut bientôt prise de nausées et vomit abondamment, car elle avait finalement compris qu’il s’agissait véritablement d’excréments, et non de pâte de poisson fermentée. Elle maudit le vendeur et, dégoûtée, fut incapable d’avaler la moindre bouchée de riz.
Mais revenons-en à la Brute. L’homme, très satisfait de son troc, regagna ses pénates et annonça à son épouse : « J’ai troqué mon pot d’excréments contre un superbe couteau ! » Ensuite, voyant un chien souiller de son urine le bosquet de citronnelle qu’il avait dans son jardin, il fut pris d’une vive colère, se saisit du couteau et sauta à terre, avec la ferme intention de faire passer le maudit canin de vie à trépas. Il tira vivement sur le manche du couteau pour le sortir de son fourreau et fut bien marri de voir la lame minuscule de son instrument contondant. Fuyant le chien menaçant, il remonta en toute hâte dans sa maison et montra la pauvre lame son épouse. Tous deux se mirent à rirent. L’homme dit à la femme : « Ce vendeur de couteau est aussi malin que moi. Je vais aller le trouver et je suis sûr qu’à nous deux, nous amasserons en peu de temps un joli monceau d’or et d’argent ! » Retrouvant le Truand en chemin, il l’interpella en riant : « Où allez-vous, cher monsieur ? » Le Truand lui dit : « J’allais à votre rencontre pour vous demander si vous ne vouliez pas être mon ami. ». Et la Brute de répondre : « C’est également le but de ma visite. » Les deux compères décidèrent donc de faire chemin ensemble.
Ils arrivèrent à la maison d’un vieux millionnaire qui venait de rendre l’âme des suites d’une longue maladie. La dépouille avait été placée dans un cercueil et l’on faisait les préparatifs pour les funérailles qui devaient avoir lieu le lendemain. Les enfants, les petits-enfants et les épouses du millionnaire étaient éplorés. Voyant cela, les compères demandèrent à quelqu’un qui se tenait un peu à l’écart : « Qui donc est décédé, pour que l’on pleure ainsi ? » « C’est le millionnaire qui a rendu l’âme, » leur répondit-on.
Les deux vils personnages se concertèrent. Le Truand demanda à la Brute de se fendre d’une lettre prétendument écrite par le défunt, dans laquelle ce dernier demanderait à la Brute de venir prendre possession de sa fortune. Quant au Truand, il s’introduirait dans le cercueil et se coucherait sur la dépouille. Le plan étant ourdi, le Truand se mit en devoir de se glisser dans la caisse. Comme les membres de la famille du défunt avaient tous la tête baissée, occupés qu’ils étaient à lire les prières, et que tous pleuraient à chaudes larmes, personne ne s’aperçut de l’intromission du Truand dans la bière.
La Brute s’étant procuré du papier, il rédigea la missive puis, s’approchant, annonça à l’assistance : « Dans cette lettre, le millionnaire explique que moi, pauvre Brute que je suis, je suis son fils adoptif depuis mon plus jeune âge. Il me dit que, puisqu’il est vieux, il me faut venir à lui pour que je prenne de ses biens la part qui me convienne. » Comme de bien entendu, les petits-enfants et les enfants du défunt ne voulurent pas agréer à cette demande, d’autant plus que la supposée lettre ne portait pas la signature du millionnaire. La Brute ne se démonta pas pour si peu et déclara : « Puisque vous doutez de moi, allons donc demander au vieux ce qu’il en est. S’il nous répond, c’est que je dis la vérité. S’il ne dit mot, cela voudra dire que je cherche à vous tromper. » Confiants, les enfants du millionnaire s’approchèrent du cercueil et appelèrent leur père à grands cris. Le Truand répondit : « Oui ? » Les enfants demandèrent : « Est-il bien vrai que vous avez envoyé une missive à votre fils adoptif pour qu’il vienne prendre sa part de vos richesses ? » Le Truand confirma : « Oui, tout à fait. Mon pauvre fils adoptif s’appelle la Brute. Est-il donc là ? » « Oui, il est là, regardez » répondit-on au père. Le Truand dit alors : « Allez donc quérir une charrette de belle taille et un attelage de buffles. Mettez dans la charrette abondance d’or, d’argent, de cristal, de bracelets et colliers, d’étoffes et de chemises, autant que les buffles seront capables de tirer, et qu’il emporte le tout. » Les enfants et les petits-enfants, garçons et filles, furent donc pris au piège tendu et éprouvèrent une grande colère envers la dépouille de ce millionnaire qui, trépassé, pouvait encore parler. Surpris au plus haut point par ce prodige, ils voulurent ouvrir le cercueil. Mais les vieux le leur interdirent, arguant que l’on ne pouvait en aucun regarder le visage de défunt, faute de quoi on s’exposait à passer des nuits remplies de cauchemars. On dut donc se résigner et croire la Brute. On amena la charrette et on la remplit d’argent, d’étoffes, de chemises et de vêtements divers, de nattes, de matelas et d’oreillers ; on ajouta encore des tables, des plateaux et des assiettes de la plus belle facture, ainsi que du sel, quatre pots de prahok et cinq sacs de riz. Tout fut amassé dans la charrette pour que la Brute l’emporte. Les malheureux enfants et petits-enfants, garçons et filles, ne purent que se lamenter et pleurer toutes les larmes de leurs corps, les yeux rougis par la peine. On amena ensuite un couple de buffles, on attela les bovins à la charrette et on remit le tout à la Brute. Le brigand ne se sentit plus de joie et quitta les lieux avec son butin, tandis que pour tous les autres, ce n’étaient que tristesse et chagrin.
Profitant de la confusion, le Truand se glissa hors du cercueil et pressa le pas pour rejoindre son compère. Il rattrapa sans peine la charrette et son contenu. Les deux complices se mirent alors à discuter : « Nous voilà bien pourvus de ces richesses, mais nous sommes affamés. Si nous nous arrêtions en chemin pour préparer le repas, nous ferions du bruit et il est à craindre que nous soyons la cible de brigands qui voudraient nous dévaliser. » L’un d’entre eux proposa : « Attendez-moi ici, je vais aller quêter de la nourriture et je vous en reporterai. » L’autre acquiesça. Le premier se mit alors à la recherche d’un poison à mêler à la nourriture de façon à pouvoir se débarrasser de son complice et n’avoir ainsi pas à partager le butin. Quant à celui qui gardait la charrette, il dressa sur le chemin un piège sous forme d’arbalète, qui se déclencherait lorsque l’autre reviendrait, transperçant ce dernier de son carreau. Ainsi, point de partage à faire !
Au même moment, celui qui était parti en quête de nourriture, après s’être rassasié, demanda un bol de riz pour l’amener à son comparse. Le donateur, loin d’être avare, donna aussi une feuille de bananier pour envelopper le riz ainsi que du poisson grillé. Le malfaisant fit ses adieux, puis mêla le poison au riz. S’approchant de l’endroit où attendait l’autre, il déclencha le piège de l’arbalète et fut transpercé par le carreau. L’autre se précipita alors pour prendre le riz et s’en nourrir. A peine était-il rassasié que le poison fit son ouvrage et que l’infortuné périt sur place.
Les buffles, tirant la charrette, pénétrèrent cahin-caha dans la forêt et se mirent au frais dans l’eau d’un étang. Incapable de se défaire de leurs cordes, les bovins restèrent là. Au matin, un homme arriva et découvrit le trésor. Il prit d’abord peur, avant de se réjouir de l’ aubaine. Jamais il n’avait vu autant de richesses. Mais il pensa que s’il accaparait la charrette et son contenu, il s’attirerait sans doute des ennuis. Aussi tira-t-il les buffles et attacha-t-il l’attelage à un arbre avant de rentrer chez lui. Sur le chemin du retour, il s’interrogea sur la sagesse de son épouse et se dit : « Si ma douce et tendre est sage et se comporte comme il est bon, je prendrai ces richesses. Mais si elle ne sait pas tenir sa langue, alors je remettrai ma trouvaille au roi notre seigneur, cela m’évitera de m’attirer des ennuis. »
Sa décision prise, il arriva chez lui et mentit à son épouse en lui disant : « Tout à l’heure, alors que je soulageais mes intestins, un corbeau s’est échappé de mon anus. Mais surtout, ne dites rien à personne. Si quiconque apprend cette histoire, nous aurons sûrement des ennuis : on imaginera toutes sortes de choses et on viendra nous demander des éclaircissements. Et comme je n’ai de ce prodige ni preuve ni témoin, je finirai empalé, ou pour le moins jeté au cachot. » Mais la commère ne sut pas tenir sa langue et aller raconter l’aventure à une voisine : « Un corbeau s’est échappé du fondement de mon époux. Mais surtout, ne répétez cela à personne. » Mais l’auditrice ne put s’empêcher de bavarder, et, voulant ajouter plus de couleur à l’histoire, prétendit que c’étaient cinq corbeaux qui étaient sortis de l’orifice en question. L’histoire se répéta de bouche à oreille, et le nombre des corbeaux malicieux s’éleva finalement jusqu’à dix.
La rumeur parvint jusqu’aux oreilles royales, si bien que le monarque chargea l’un de ses conseillers d’aller quérir la personne à qui cela était arrivé. L’homme fut amené à la cour et se prosterna devant le roi, qui lui demanda si cette histoire était véridique ou non. Humblement, l’homme avoua à son souverain : « Ô seigneur ! C’est moi qui ai menti à mon épouse, car j’ai découvert un trésor. » L’humble sujet fit au roi un compte-rendu circonstancié de ce qui lui était arrivé et alla récupérer la charrette et son contenu pour les offrir au roi. Le roi fit présent à l’homme de la moitié de la trouvaille et fit verser l’autre moitié au trésor royal.
Notes :
(1) Le Truand et la Brute : Les noms khmers des deux personnages du début du conte sont respectivement អាខិល [a kel], littéralement « le malicieux » et អាខូច [a khoch], « le méchant ». Je n’ai pas résisté à l’envie de faire un clin d’œil au western culte de Sergio Leone, Le Bon, la Brute et le Truand, sorti en 1966.
(2) Spatule à chaux : ចង្កើះអកកៅបោរ [chång-keh åk kåm-bao], littéralement « baguette » (ចង្អើះ, plus souvent orthographié ចង្កឹះ, prononcé [chång-keh] ; ce mot désigne en général les baguettes chinoises que l’on utiliser pour manger) pour « boîte à chaux » (អកកំបោរ [åk kåm-bao]) . La spatule à chaux fait partie de l’ensemble d’ustensiles utilisés pour préparer la chique de bétel.
(3) Bras : លូក [luk] : unité de mesure de longueur, correspondant à la distance de l’épaule au bout des doigts.
(4) Pâte de poisson fermentée : ផ្អក [ph’åk] : il s’agit d’une préparation réalisée à partir de chair de poisson qui est mise à fermenter. Cet aliment se caractérise par une odeur très forte. On adjoint parfois à la préparation des restes de bouillie de riz, et l’on parle alors de ផ្អកចាវ [ph’åk chav]. C’est la version avec restes de bouille de riz qui est mentionnée dans le conte.
(5) Pangasius : dans ce conte, il est plus précisément question du ត្រីពោ [trei pô], Pangasius larnaudii, que l’on trouve dans les bassins du Mékong et de la Chao Praya. Cette espèce est très appréciée pour les qualités alimentaires de sa chair. Ce poisson fait l’objet d’un élevage important dans la région du lac Tonlé Sap, et il est souvent exporté jusqu’en Thaïlande.
Dans la vidéo ci-dessous, trouvée sur Youtube, est illustrée une autre version du conte, dans laquelle c’est du nez du paysan que s’échappent les corbeaux. La morale de l’histoire est qu’il faut s’enquérir des sources d’une information inhabituelle avant d’y donner du crédit.

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Chanson : L’ombre du dixième cocotier, Sin Sisamuth

Lors de la deuxième édition du Festival de littéraire khmère, qui se tenait du 21 au 23 septembre 2018 à Battambang, parmi les lectures publiques qui étaient organisées dans différents endroits de la ville, l’une se tenait au pied du « dixième cocotier » (ដើមដូបទីដប់ [daeum dong ti dåp]). « Drôle d’endroit pour un rendez-vous ! » me dis-je en lisant le programme du festival.
Si la formulation me semblait étrange, c’est parce que j’ignorais l’existence d’une chanson mythique du répertoire des années 1970, qu’apparemment connaissent tous les Cambodgiens ! En effet, en 1972, le chanteur à la voix d’or, l’incomparable Sin Sisamouth, interprétait une œuvre intitulée L’ombre du dixième cocotier (ម្លប់ដូងទីដប់ [mlup dong ti dåp]), dont les paroles avaient été composées dès 1969 par un auteur khmer de toute première importance : Kong Bun-Chhoeun (គង្គ ប៊ុនឈឿន, 1939-2016), poète, romancier, parolier, peintre, cinéaste (concernant Kong Bun-Chhoeun, voir l’article en anglais que lui consacre Wikipedia, ici).
Dans le texte de la chanson, le poète, qui s’exprime à la première personne, se lamente sur son triste sort : son aimée avait promis de le rejoindre, le soir venu, au pied du dixième cocotier sur la berge de la rivière Sangke (ស្ទឹងសង្កែ [stœng sångkae]), qui traverse la ville de Battambang. Il atteint en vain, voyant l’ombre du cocotier porter sur l’eau de la rivière.
Mais l’aimée n’est pas venue et s’est finalement mariée avec un autre. Entendant la musique des noces, le poète reste interdit de douleur, ravalant ses larmes, debout sur la berge de la rivière dont il voit l’eau s’écouler inexorablement.
Le texte de la chanson est disponible ici.
Ci-dessous, l’enregistrement de l’interprétation de Sin Sisamouth :

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Proverbe : Mieux vaut le père que la mère…

Dans le film Moronak Meada, je note un proverbe qui illustre la situation tragique de l’héroïne :
ស្លាប់​បា​ប្រសើរ​ជាង​ស្លាប់​មេ លិច​ទូក​កណ្ដាលទន្លេ​ប្រសើរ​ជាងភ្លើង​ឆេះ​ផ្ទះ [slap ba prå-saeu chéang slap mé, lich tuk kån-dal ton-lé prå-saeu chéang phleung chhéh phtéah]
Aប្រសើរជាងB [prå-saeu chéang] mieux vaut A que B
លិច [lich] couler, sombrer (pour un navire)
ភ្លើង [phleung] feu
ឆេះ [chhéh] brûler
Dans le film, ce proverbe est cité par une villageoise qui a pitié de la pauvre Moronak Meada, quand elle la voit victime des innombrables exactions de Kalei, sa belle-mère, et de ses deux demi-sœurs.
La signification de l’énoncé est claire comme de l’eau de roche : Mieux vaut perdre son père que sa mère ; mieux vaut voir sa barque sombrer au milieu du fleuve que d’avoir sa maison réduite en cendres.
Cette sentence est fréquemment citée par les Khmers lorsqu’ils sont les témoins d’un terrible malheur qui frappe quelqu’un, comme dans cet article du Koh Santepheap qui relate justement l’incendie d’une maison villageoise dans la province de Kampong Thom.

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