Chanson : L’ombre du dixième cocotier, Sin Sisamuth

Lors de la deuxième édition du Festival de littéraire khmère, qui se tenait du 21 au 23 septembre 2018 à Battambang, parmi les lectures publiques qui étaient organisées dans différents endroits de la ville, l’une se tenait au pied du « dixième cocotier » (ដើមដូបទីដប់ [daeum dong ti dåp]). « Drôle d’endroit pour un rendez-vous ! » me dis-je en lisant le programme du festival.
Si la formulation me semblait étrange, c’est parce que j’ignorais l’existence d’une chanson mythique du répertoire des années 1970, qu’apparemment connaissent tous les Cambodgiens ! En effet, en 1972, le chanteur à la voix d’or, l’incomparable Sin Sisamouth, interprétait une œuvre intitulée L’ombre du dixième cocotier (ម្លប់ដូងទីដប់ [mlup dong ti dåp]), dont les paroles avaient été composées dès 1969 par un auteur khmer de toute première importance : Kong Bun-Chhoeun (គង្គ ប៊ុនឈឿន, 1939-2016), poète, romancier, parolier, peintre, cinéaste (concernant Kong Bun-Chhoeun, voir l’article en anglais que lui consacre Wikipedia, ici).
Dans le texte de la chanson, le poète, qui s’exprime à la première personne, se lamente sur son triste sort : son aimée avait promis de le rejoindre, le soir venu, au pied du dixième cocotier sur la berge de la rivière Sangke (ស្ទឹងសង្កែ [stœng sångkae]), qui traverse la ville de Battambang. Il atteint en vain, voyant l’ombre du cocotier porter sur l’eau de la rivière.
Mais l’aimée n’est pas venue et s’est finalement mariée avec un autre. Entendant la musique des noces, le poète reste interdit de douleur, ravalant ses larmes, debout sur la berge de la rivière dont il voit l’eau s’écouler inexorablement.
Le texte de la chanson est disponible ici.
Ci-dessous, l’enregistrement de l’interprétation de Sin Sisamouth :

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Proverbe : Mieux vaut le père que la mère…

Dans le film Moronak Meada, je note un proverbe qui illustre la situation tragique de l’héroïne :
ស្លាប់​បា​ប្រសើរ​ជាង​ស្លាប់​មេ លិច​ទូក​កណ្ដាលទន្លេ​ប្រសើរ​ជាងភ្លើង​ឆេះ​ផ្ទះ [slap ba prå-saeu chéang slap mé, lich tuk kån-dal ton-lé prå-saeu chéang phleung chhéh phtéah]
Aប្រសើរជាងB [prå-saeu chéang] mieux vaut A que B
លិច [lich] couler, sombrer (pour un navire)
ភ្លើង [phleung] feu
ឆេះ [chhéh] brûler
Dans le film, ce proverbe est cité par une villageoise qui a pitié de la pauvre Moronak Meada, quand elle la voit victime des innombrables exactions de Kalei, sa belle-mère, et de ses deux demi-sœurs.
La signification de l’énoncé est claire comme de l’eau de roche : Mieux vaut perdre son père que sa mère ; mieux vaut voir sa barque sombrer au milieu du fleuve que d’avoir sa maison réduite en cendres.
Cette sentence est fréquemment citée par les Khmers lorsqu’ils sont les témoins d’un terrible malheur qui frappe quelqu’un, comme dans cet article du Koh Santepheap qui relate justement l’incendie d’une maison villageoise dans la province de Kampong Thom.

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Cinoche : Moronak Meada

L’histoire de Moronak Meada (រឿងមរណមាតា [rœung mo-ro-nak mea-da]), littéralement « la mort de la mère » est extrêmement connue au Cambodge. Cette histoire tire son origine d’un vieux texte pali ; c’est son adaptation sous forme poétique en 1877 par le moine et poète Uk qui est la plus connue au Cambodge.
Cette histoire a été portée à l’écran en 2004.
Moronak Meada, qui signifie littéralement « la mort de la mère », est le nom de la jeune héroïne, qui s’appelle à l’origine Komarei (« petite fille »). Son père est un riche marchand. La famille est heureuse jusqu’au jour où le père ramène à la maison une autre femme pour en faire sa concubine. Cette femme s’appelle Kalei, elle est veuve et a deux filles d’un premier mariage.
Kalei intrigue contre la première épouse, tant et si bien que le mari décide de se débarrasser de la mère de Komarei. Lors d’une partie de pêche, le père fait tomber son épouse à l’eau et la tue à coups de rame. Lorsqu’il rentre chez lui, il explique à Komarei qui réclame sa mère que cette dernière s’est enfuie avec un amant. La petite fille refuse de le croire ; elle est au désespoir et appelle sa mère à grands cris. C’est à partir de la mort de sa mère qu’elle est appelée Moronak Meada.
La mère de Moronak Meada, dont les dieux ont eu pitié, a été transformée en « poisson éléphant » (ត្រីដំរី [trei dåm-rei], en français gobie de marbre, Oxyeleotris marmorata). Elle se rend auprès de sa fille, lui explique qu’elle a été transformée en poisson, et lui promet de répondre à ses appels. Il faudra cependant qu’elle la nourrisse. Elle recommande en outre à sa fille de faire preuve de la plus grande discrétion.
Moranak Meada voit sa mère régulièrement. Mais un jour, elle est surprise par Kalei et ses deux filles. Les trois intrigantes ourdissent un complot pour se saisir du poisson qu’est devenue la mère de Moronak Meada. Elles tuent le poisson et le cuisinent. Moronak Meada les découvre en plein repas. Elle est à nouveau en proie au désespoir.
Mais la nuit venue, un canard lui apporte quelques écailles du poisson éléphant, en lui recommandant de les planter en terre. De ces écailles naissent des plants d’aubergines, auxquelles Moronak Meada prodigue les plus grands soins. Une fois encore, son manège est percé à jour, et l’infâme Kalei, aidée de ses filles, arrache les plants d’aubergine et les hache.
Accablée de chagrin, Moronak Meada voit la nuit suivante un chat lui apporter les racines des plants d’aubergine. La fillette les replante, et obtient deux superbes arbustes dorés, auxquels elle rend un culte.
Moronak Meada est bien entendu le souffre-douleur de Kalei et de ses filles ! Tous les villageois ont pitié d’elle.
Quelques années plus tard, alors qu’elle se rend au marché, Moronak Meada rencontre le jeune roi qui visitait la région incognito. Le jeune souverain s’intéresse à la jeune fille. Il la suit, et la voit prier devant les arbustes dorés. Il lui demande de les lui donner. Moronak Meada n’ose pas refuser.
Le roi ordonne à sa suite de déterrer les arbustes, mais ceux-ci opposent une résistance farouche. Moronak Meada adresse alors une prière aux végétaux, en les priant de bien vouloir se laisser emporter. Les arbustes se déterrent et s’envolent vers le palais royal, mais, arrivés à destination, restent suspendus en l’air, refusant obstinément de se transplanter dans les pots qui ont été préparés pour eux.
Le roi comprend alors que les arbustes ne descendront du ciel que s’il épouse Moronak Meada. Il la fait quérir et en fait sa reine. Les jeunes mariés vivent un bonheur parfait.
Après trois années, Moronak Meada retourne dans son village natal pour revoir son père. Kalei met en place un stratagème pour que l’une de ses filles prenne la place de la jeune reine. Kalei a en effet eu recours aux services d’une sorcière qui parvient à donner à la fille la même apparence que Moronak Meada.
Lorsque cette dernière arrive dans la maison familiale, elle tombe dans un piège : une trappe s’ouvre sous ses pieds qui la fait tomber dans un chaudron d’huile bouillante. La jeune reine meurt et sa demi-sœur prend sa place.
Lorsque la demi-sœur arrive au palais, les arbustes dorés perdent toutes leurs feuilles. La supercherie est presque immédiatement découverte, car le comportement à la fois arrogant et enjôleur de la demi-sœur est très différent de celui de la très douce et très prude Moronak Meada. Interrogée, l’usurpatrice dévoile le plan machiavélique fomenté par sa mère. Le roi fait découper la fille en morceaux et la fait renvoyer à sa famille dans une jarre, en faisant dire qu’il s’agit d’une jarre de viande de porc offerte par la reine à sa famille.
Grâce à une intervention divine, Moronak Meada recouvre la vie, mais elle est transformée en mainate. L’oiseau s’envole vers le palais royal et se fait connaître du roi, qui lui fait fabriquer une cage en or et lui accorde les soins les plus attentifs. Cependant, la favorite du roi, se voyant délaissée à cause de l’oiseau, est jalouse. Elle ordonne à l’une de ses servantes de se saisir du volatile, de le plumer vivant et d’en faire une soupe.
Le pauvre mainate est donc plumé, il n’attend plus qu’on lui coupe la tête. La cuisinière s’absente juste le temps d’aller chercher les ingrédients pour la soupe. Il n’en faut pas plus pour qu’une souris s’introduise dans la cuisine et libère le mainate. Moronak Meada, sous la forme d’un pauvre mainate déplumé, est recueillie par le roi des souris blanches qui a pitié d’elle et lui accorde gîte et couvert.
Quelques années plus tard, deux ministres du roi rencontrent dans la campagne un garçonnet, qui leur demande s’ils connaissent son père. Lorsque les ministres interrogent l’enfant pour connaître le nom de son père, ils sont stupéfaits de s’entendre dire que le père en question porte exactement le même nom que le roi.
Le petit garçon est amené devant le roi. Il n’est autre que le fils de Moronak Meada ! Le roi part en expédition pour retrouver son aimée, qui a finalement pu reprendre sa forme humaine. Le roi et la reine vécurent longtemps et connurent un bonheur sans ombrage.
Voilà donc résumée l’histoire de Moronak Meada telle qu’elle est restituée dans ce film. Je n’ai pas réussi à trouver d’informations plus détaillées concernant la distribution ni la fiche technique de l’œuvre, mais il semblerait que les acteurs qui y ont joué des rôles soient assez connus.
La qualité de l’œuvre cinématographique ne justifierait peut-être pas un prix international, mais le scénario a le mérite de suivre d’assez près l’histoire originale. Le film dans son ensemble est bien entendu tragique, mais il comporte aussi quelques scènes humoristiques assez savoureuses.
Quand on connaît cette histoire, on comprend pourquoi certaines familles khmères ont banni le poisson éléphant de leur table, et s’abstiennent souvent de choisir pour leurs filles le nom des filles de Kalei : Chanty et Chanthea !
Le film peut être vu, en quatre parties, sur Youtube. La première partie est ci-dessous. Les trois autres parties sont ici, ici et ici. (Dans la quatrième partie, l’audio est assez mauvaise, et manque même complètement sur certains passages.) L’avantage de cette vidéo proposé sur Youtube est qu’elle est sous-titrée en anglais, ce qui bien entendu facilite la compréhension pour les non-khmérophones ou les khmérophones novices.
L’histoire de Moronak Meada est également racontée en khmer par le professeur Vandy Kaon, ici.
Une présentation de l’œuvre et un résumé en khmer se trouvent ici, sur le blog Phumi Khnhom.

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Lost in translation

Les affichettes qui maltraitent la langue de Shakespeare sont innombrables, au Cambodge comme dans de nombreux autres pays. On se laisse parfois attendrir par la candeur des rédacteurs…
Rue 312, un propriétaire visiblement excédé a pris le taureau par les cornes et s’est fendu d’une injonction qui s’adresse aussi bien aux Khmers qu’aux Occidentaux, en placardant un avertissement sur son mur d’enceinte. Voici l’avertissement en question :

Si l’on ne lit pas le khmer et que l’on se fie uniquement à l’anglais, on est perdu : « Do not bite dog here ». Il semblerait donc qu’il soit interdit de mordre les chiens devant la maison de ce très sévère propriétaire…
Le khmer est moins « exotique » : ហាមឆ្កែជុះអាចម៍ទីនេះ [ham chkae chuh ach ti nih] : Il est interdit aux chiens de déféquer ici. Je me suis permis de corriger l’orthographe du message : le rédacteur a dans un premier temps oublié une lettre au mot « interdire » ហាម ( mais s’est rattrapé en rajoutant le ម manquant sous le ហា), et il s’est rendu coupable d’une faute d’orthographe sur le mot « déjection » អាចម៍ (mais il faut dire à sa décharge que la dernière lettre du mot ម៍ est muette, comme l’indique le symbole ៍ surmontant le ម).
Les maîtres de toutous passant par la rue 312 ne pourront donc plus feindre l’ignorance s’ils sont pris en flagrant délit de négligence.

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Bibliographie : Espèces maritimes du Royaume du Cambodge

A la recherche d’informations sur un poisson de mer déniché ce matin au marché Phsar Kap Ko et dont, je l’espère, nous allons nous régaler à l’occasion du déjeuner, je découvre sur le site du MAFF (Ministry of Agriculture, Forestry and Fisheries – Ministère de l’Agriculture, des Forêts et de la Pêche) un document au format pdf intitulé Marine Fishes in the Kingdom Of Cambodia (poissons de mer au Royaume du Cambodge).
Dans ce document d’une quarantaine de pages sont donnés les noms en khmer, en latin et en anglais d’environ 400 espèces maritimes : requins, mammifères marins, coquillages, poulpes et pieuvres, crustacés, tortues, algues…
Le document est disponible ici, sur le site du MAFF.

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Proverbe : L’union fait la force

On a tous à l’esprit cette scène que l’on voit dans les westerns américains, où un vieil Indien d’une sagesse infinie saisit une flèche et la casse entre ses mains, puis prend un faisceau de flèches qu’il n’arrive pas à briser en dépit d’efforts visibles. Le vieil Indien veut par là illustrer le fait que l’union fait la force !
En khmer, on s’adapte à son environnement pour illustrer la même idée : au lieu d’utiliser des flèches, on utilise des baguettes chinoises !
L’adage khmer dit en effet que : ចង្កឹះមួយបាច់គេកាច់មិនបាក់ [chång-kéh mouy bach ké kach min bak], qui se traduit littéralement : « un faisceau de baguettes, on n’arrive pas à le rompre ». (L’assonance [bach], [kach], [bak] mérite d’être relevée.)
ចង្កឹះ [chång-kéh] baguette chinoise (l’orthographe invite à prononcer [chång-kœh], mais l’usage consacre plutôt la prononciation [chång-kéh])
បាច់ [bach] faisceau
កាច់ [kach] casser
បាក់ [bak] rompre
Cet adage « khmer » est en réalité l’adaptation d’un adage chinois équivalent qui dit que s’il est facile de rompre une baguette, il est en revanche difficile d’en rompre une poignée : 一根筷子易折断,一把筷子折断难 [yīgēn kuàizi yì zhéduàn, yībǎ kuàizi zhéduàn nán].
Dans une situation similaire, les Khmers utiliseront plus volontiers le dicton suivant :
នៅផ្ទះម្ដាយទីទៃ នៅព្រៃម្ដាយតែមួយ
[nou phtéah mday ti-tei, nou prei mday tae mouy]
ទីទៃ [ti-tei] différent
La traduction proposée par Alain Fressanges dans ses Dictons khmers est : « À la maison, chacun a sa propre mère ; dans la jungle, on a une seule mère ».
L’idée de ce dicton est que si, lorsque l’on est chez soi, chacun a ses propres parents qui peuvent apporter de l’aide en cas de nécessité, lorsque l’on est éloigné de son pays natal, que ce soit pour le travail ou pour les études, la parentèle n’est plus là pour vous porter assistance en cas de besoin. Et dans ce cas-là, c’est la solidarité des voisins ou de l’entourage qui doit jouer.
Les Chinois ont encore une expression qui exprime la même chose : 远亲不如近邻 [yuǎnqīn bùrú jìnlín] : « les parents qui sont au loin ne valent pas les proches voisins ».
L’image ci-dessous vient d’une page web chinoise qui illustre le fait que l’union fait le force (ici) :

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Vidéo : Life and Times in Contemporary Cambodia

L’Université de l’État de Californie – Long Beach (CSULB) a enregistré une série d’émissions intitulée « Talking Points », dans laquelle des intervenants présentent un sujet donné.
Début 2016, c’est Teri Yamada, Directrice du Département des Etudes Asiatiques et Américano-asiatiques à la CSULB qui était invitée à parler du Cambodge contemporain dans une émission intitulée « Life and Times in Contemporary Cambodia ».
Dans ce programme, Teri Yamada présente de façon très générale l’histoire récente du Cambodge et la situation actuelle du pays. Ce programme n’appendra sans doute rien à ceux qui s’intéressent un peu au royaume khmer, mais peut tout de même constituer une assez bonne introduction au Cambodge d’aujourd’hui pour quiconque n’en sait rien.
(Teri Yamada est une spécialiste de la littérature et du bouddhisme cambodgiens, elle a notamment traduit et publié plusieurs textes de littérature cambodgienne en anglais, nous aurons l’occasion d’en reparler.)
L’émission, en anglais, est visible sur Youtube :

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