Les contes du juge lièvre : La vieille et les bananes

Le « juge lièvre » (សុភាទន្សាយ [sophea tonsay]) est un personnage récurrent dans les contes khmers. Il est connu pour sa rouerie, et il est souvent appelé à l’aide par les animaux ou les hommes en mauvaise posture ou victimes d’injustice. Sans vergogne, le juge lièvre use et abuse de son intelligence pour parvenir à ses fins, même si parfois son excès de confiance lui joue des tours, comme dans le conte du dhole et de la tortue, où il y laisse une partie précieuse de son anatomie.
Dans le conte de la vieille et des bananes, ou l’histoire du lièvre qui voulait manger des bananes, le lièvre se joue de la naïveté d’une pauvre vieille partie vendre un panier des bananes de son jardin. Voici le conte en question :
Un jour que le lièvre était sorti de son terrier, il parvint aux abords d’un village. Il vit une vieille qui portait sur la tête un panier de bananes qu’elle allait vendre. Le lièvre se dit : « Je suis à bout de forces, comment faire pour me régaler de ces bananes ? J’ai une idée : je vais faire le mort ! » L’animal se coucha donc sur le chemin. La vieille, apercevant la belle bête, crut qu’elle était morte. Elle s’écria : « Mais c’est mon jour de chance ! Je vais me mitonner une soupe de derrière les fagots avec cette bestiole ! » Elle se saisit du lièvre et le jeta dans son panier.
Le quadrupède à peine atterri sur les fruits, se mit en devoir de les peler et de les manger un à un. Lorsque la vieille arriva devant une maison où elle comptait vendre sa récolte, elle héla la maîtresse de maison et posa son panier de bananes sur le sol. Sans tarder, le lièvre bondit et prit la poudre d’escampette, ne laissant dans le panier que les pelures des fruits dévastés. Et la vieille de s’écrier : « Mais le lièvre était donc vivant ! Et moi qui croyais qu’il était mort ! » La vieille n’eut ainsi plus aucune banane à vendre, tandis que l’animal rassasié s’enfuit à belles enjambées.
L’illustration ci-dessous vient d’une page de blog où vous pourrez lire une autre version, en khmer, de ce conte (voir ici) :

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Idiotisme : Se coller l’aisselle

Dans la pièce de théâtre Salaud de patron (ថៅកែចិត្តចោរ) de Pov Yu Leng et Um Chhoeun, je rencontre une expression que l’on peut sans trop hésiter qualifier d’hermétique si l’on n’est pas initié. Jugez plutôt :
យកជ័រព្នៅមកត្បៀតក្លៀក [yok choa pnov tbeat kleat] : littéralement, « se mettre de la colle d’oranger de Malabar sous l’aisselle »
ជ័រ colle
ព្នៅ oranger de Malabar, Aegle marmelos
ត្បៀត mettre sous l’aisselle
ក្លៀក aisselle
Pour comprendre cette expression, il faut savoir que si le fruit de l’oranger de Malabar peut être consommé frais, mais aussi, coupé en deux, il peut servir de pot de colle ; en outre, « au séchage, [les fruits] possèdent un pouvoir adhésif puissant, d’où leur emploi éventuel comme ciment par les joaillers », explique Pauline Dy Phon dans son Dictionnaire des plantes utilisées au Cambodge (cf. p. 11). Il semble donc bien peu judicieux de vouloir se garnir l’aisselle de colle d’oranger de Malabar !
C’est la raison pour laquelle cette expression idiomatique est utilisée pour décrire une situation délicate dans laquelle on s’est soi-même « englué ».
Une petite remarque gastronomique concernant l’expression « colle d’orange de Malabar » (ជ័រព្នៅ [choa pnov]) : c’est également cette expression qui est utilisée pour désigner les œufs mollets : ពងជ័រព្នៅ [pong choa pnov]. Sans doute la consistance de l’œuf mollet n’est-elle pas sans rappeler celle de la colle en question…
Ci-dessous, une orange de Malabar ouverte. La photo vient du site Chanbokeo, ici :

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Bibliographie : Nhok Thaem, Le Démon de l’amour

Nhok Thaem (ou Nhok Them) (ញ៉ុក ថែម, 1903-1974) est un auteur important dans l’histoire de la littérature cambodgienne moderne. Il est surtout connu pour La Rose de Païlin (កុលាបប៉ៃលិន), roman sentimental célèbre qui avait été publié en 1943 et que Khmerologie a déjà présenté ici. Avant La Rose de Païlin, Hnok Thaem a fait paraître en 1942 un court roman (une quarantaine de pages dans l’édition que je possède) intitulé Le Démon de l’amour (បិសាចស្នេហា [bei-sach sné-ha]).
Le Démon de l’amour raconte l’histoire suivante : Sarei, l’aînée, et Saron, la cadette, sont toutes deux élèves au Lycée Sisowath, situé « boulevard Doudard de Lagrée » (aujourd’hui boulevard Norodom). Un jour, à la sortie du lycée, elles portent secours à un jeune homme victime d’un accident de moto. Elles ramènent le jeune homme dans leur résidence familiale (elles sont les filles d’un oknha). Le jeune homme, Roat, est un jeune magistrat, issu lui aussi d’une bonne famille. Les deux jeunes filles tombent amoureuses de Roat. Ce dernier n’est pas insensible au charme des deux sœurs.
Saron a un soupirant, Oddom, qui est dévoré par la passion ; il a demandé la main de Saron, mais le père de cette dernière laisse à sa fille le choix d’accepter ou non. Oddom presse Saron de lui donner sa réponse, mais cette dernière finit par le repousser en lui révélant qu’elle est amoureuse d’un autre. Par désespoir, Oddom se suicide.
Roat finit par décider d’épouser l’aînée, Sarei. Saron est désespérée. Elle est si consumée par l’amour qu’elle porte à Roat que, alors que ce dernier est en mission à Kampot, elle décide d’assassiner sa sœur. Elle s’introduit dans sa chambre, armée d’un couteau effilé. Au moment où elle s’apprête à porter le coup fatal, le fantôme du jeune Oddom lui apparaît.
Oddom parvient à convaince Saron de renoncer à son funeste projet, mais Saron est tellement dévorée par le sentiment amoureux qu’elle se suicide immédiatement, au chevet de Sarei.
L’enquête policière conduite après la découverte du corps de Saron ne donne rien : le suicide est a priori écarté (pourquoi Saron se serait-elle rendue dans la chambre de sa sœur pour se suicider ?), et le meurtre de Saron par Sarei semble peu plausible : les deux sœurs s’entendaient à merveille.
Alors que Roat est encore à Kampot, il apprend le décès de sa belle-sœur. Une nuit, il est réveillé par une voix. Lorsqu’il se lève, il voit apparaître le fantôme de Saron, qui lui expose ses sentiments et lui raconte ce qui s’est passé. Le mystère de la mort de la jeune fille est donc éclairci.
L’intrigue du roman est d’une grande simplicité. Si cette œuvre ne présente pas un intérêt majeur du point de vue de l’esthétique littéraire, elle est cependant loin d’être inintéressante, ne serait-ce que pour l’histoire de la fiction cambodgienne moderne. De plus, Nhok Thaem possède une grande maîtrise de la langue khmère (il était professeur de pali) et son style est d’une grande élégance.
Du point de vue linguistique, ce court roman permet d’avoir un aperçu de l’évolution très importante que la langue khmère a connue depuis les années quarante. De nombreux mots et expressions utilisés par Nhok Thaem sont considérés aujourd’hui comme désuets.
À ma connaissance, ce roman n’a jamais été traduit.
L’édition qui est en ma possession, datée de 2004, est assez bonne : les fautes de frappe sont rares et le texte est bien lisible. Le livre ne porte aucune indication relative à l’éditeur, qui fait cependant précéder le texte par une brève introduction et une notice biographique de l’auteur.
Sur Youtube, vous pouvez écouter l’analyse du roman Le Démon de l’amour par l’historien et spécialiste de la littérature Vandy Kaonn.
Le professeur Khing Hoc Dy consacre également un chapitre à Nhok Thaem et à son œuvre dans son ouvrage Littérature cambodgienne du XXème siècle – Écrivains et textes.
La version anglaise de Wikipedia consacre un court article à cet auteur, voir ici.

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Proverbe : Usure par frottement

Le verbe khmer សឹក [sœ̆k] signifie littéralement « user par frottement » (et, par extension, soumettre à un usage intensif). Il me semble que le verbe français dont le sens est le plus proche est « abraser ». C’est d’ailleurs le verbe សឹក que Michel Antelme, dans son Dictionnaire Français-Khmer, utilise dans sa traduction du mot « abrasif » (voir p. 107 de ce dictionnaire).
Le verbe សឹក se trouve employé dans un proverbe khmer qui, comme c’est souvent le cas, énonce un principe moral en ne dédaignant pas de donner une métaphore équivoque.
Voici le proverbe en question :
គោលឿនសឹកក ស្រីល្អសឹកគូទ [kô lœăn sœ̆k kâ, srei l’â sœ̆k kut]
La traduction de ce proverbe ne coule pas de source. Je me suis interrogé longuement et en ai même discuté avec Christophe Macquet, traducteur entre autres de Soth Polin et de Khun Srun.
Les interrogations portaient sur la traduction du verbe សឹក et sur celle du mot គូទ.
Pour le verbe សឹក, les verbes français envisagés pour la traduction étaient : user, frotter, râper. Il me semble cependant, après longue réflexion et consultation de diverses sources, que le verbe « abraser » convient mieux.
Pour ce qui est du mot គូទ, le sens est assez clair : ce mot désigne la partie charnue et postérieure de l’anatomie humaine : « fesses », « postérieur » ou « cul » peuvent convenir parfaitement. Lors de la discussion, a été soulevée la question de savoir s’il n’était pas plus judicieux de traduire par « con ». Nous verrons cela plus tard.
La première partie du proverbe peut se traduire sans trop d’hésitation par « le bovin rapide a le cou abrasé ». En effet, le paysan a tendance à abuser du bœuf rapide à la tâche et l’attelant plus souvent que les autres à son araire, puisqu’il travaille avec rapidité. En conséquence, le cou dudit bovin est soumis plus souvent que celui de ses congénères à la morsure du joug (en khmer នឹម [nœ̆m]), et le cuir s’en trouve donc abrasé.
La seconde partie se comprend sans difficulté excessive, mais nécessite tout de même une brève explication de texte. Ici, le mot ល្អ [l’â], qui signifie habituellement « bien », doit plutôt se comprendre dans le sens de « beau », « joli ». ស្រីល្អ désigne donc ici « belle femme ». La signification s’éclaire alors : « la belle femme a le cul abrasé », car elle est soumise plus qu’une autre à la passion masculine. On pourrait dès lors aller jusqu’à interpréter le sens de ស្រីល្អ et comprendre qu’il désigne ici la femme de mauvaise vie. Quant au mot គូទ, on comprend aisément qu’il puisse être pris ici dans un sens plus large et qu’il pourrait en toute vraisemblance désigner le « con ».
Malgré tout, je préfère rester plus proche de la sémantique du proverbe khmer, je propose la traduction suivante :
« Du bovin diligent on abrase le cou, de la femme avenante on abrase le cul. »
Le proverbe khmer avise donc les femmes, jolies ou pas, de ne pas jouer de leurs charmes.
Pour un commentaire en khmer de ce proverbe, je vous invite à lire ici une page que le site Chouk Khmer lui consacre spécialement.
Ci-dessous, un joug cambodgien (l’image vient du site Khmer Legend) :

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Bibliographie : Soth Polin, Génial et Génital

Génial et Génital est le titre de la traduction française d’un recueil de quatre nouvelles de Soth Polin, intitulé en khmer ឲ្យបងធ្វើអី បងធ្វើដែរ! (littéralement : « Je ferai tout ce que tu voudras »). Cette traduction, superbe, a été réalisée par Christophe Macquet et publiée en septembre 2017 chez les éditions Le Grand Os (ISBN : 978-2-912528-23-0).
Le troisième numéro Cambodge Mag a publié mon compte-rendu. Je vous invite à le lire ici, sur le site du magazine.
(À Phnom Penh, ce recueil peut se trouver à la librairie Carnets d’Asie.)

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Monseigneur Papy

Le roi Norodom Sihanouk (នរោត្តម សីហនុ, 1922-2012) est considéré par de nombreux Cambodgiens comme le père de la nation. Les Cambodgiens l’avaient affectueusement surnommé « Monsieur Papa » (សម្ដេចឪ [sâm-dăch âu]) : le mot សម្ដេច est un terme d’adresse respectueux, que l’on traduit le plus souvent par « monseigneur » ; ឪ est la contraction de ឪពុក [âu-pŭk], qui signifie « père, papa ».
Dans un article lu récemment, je rencontre l’expression « Monsieur Papy » (សម្ដេចតា ; តា [ta] est un terme d’adresse affectueux qui désigne un grand-père ou tout homme ayant l’âge d’être grand-père), qui m’a fait un peu hésiter : se serait-il agi d’un appellatif affectueux pour désigner le père de Sihanouk, Norodom Suramarit (នរោត្ដម សុរាម្រិត, 1896-1960) ? La réponse est négative.
L’expression « Monseigneur Papy » désigne en réalité le roi Sihanouk à partir du moment où il a pris le titre de « roi-père » (ព្រះវររាជបិតា [préăh vô réach bei-da]) après son abdication en faveur de son fils en 2004, l’actuel roi Norodom Sihamoni (នរោត្ដម សីហមុនី, né en 1953).
Ci-dessous, un portrait officiel de « Monseigneur Papy » (la photo vient d’ici) :

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Proverbe : La saveur irrésistible du fruit défendu

En cherchant tout autre chose, je découvre par hasard un proverbe khmer qui fait l’éloge de (ou met en garde contre, d’après les commentateurs khmers) la saveur irrésistible du fruit défendu.
Le texte original est le suivant :
ក្រមុំសាបដូចទឹកទន្លេ ប្រពន្ធគេឈ្ងុយដូចដូងដុត​។
ក្រមុំ [krâ-mŭm] jeune fille (non mariée)
សាប [sap] sans saveur, fade
ប្រពន្ធ [prâ-pŭn] épouse, femme
ឈ្ងុយ [chhngŭi] qui sent bon, délicieux
ដូងដុត [dông dŏt] noix de coco grillée
La traduction littérale suffit à comprendre le sens du proverbe : « Une jeune fille est aussi fade que l’eau du fleuve, la femme d’autrui est aussi savoureuse qu’une noix de coco grillée ».

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