Contes cambodgiens : Les deux amis (2ème partie)

Voici la deuxième partie du conte Les deux amis. La première partie est ici ; la version khmère est disponible en ligne sur le site de l’Institut Bouddhique, ici.

L’épouse fit comme son mari le lui demandait.(1) Le lendemain matin(2), tout fut préparé et les époux se rendirent au bord de la mer(3), mirent à l’abri le riz et la nourriture et, muni chacun d’un panier(4), ils commencèrent à écoper l’eau de la mer en la rejetant sur la terre ferme(5). Ils poursuivirent leur travail jusqu’à l’heure du déjeuner. Après s’être restaurés(6), ils reprirent le travail de plus belle et ne s’arrêtèrent que le soir venu, pour rentrer chez eux ; ils revinrent le lendemain matin et continuèrent à écoper l’eau de la mer jusqu’au soir. Au bout de cinq jours passés à écoper, l’époux mettant la main au-dessus de ses yeux(7) pour regarder la mer au loin, dit à son épouse : « Le niveau de l’eau commence à baisser ! »(8) « Dans ce cas, nous n’avons qu’à continuer à écoper, dans quinze jours tout au plus, la mer sera certainement asséchée. Nous n’aurons qu’à attraper les poissons, petits et grands, pour les faire sécher et fabriquer du pha-ak et du prahok que nous pourrons vendre. En plus, nous pourrons ramasser l’or, l’argent, les tables, les assiettes, et les plats qui se trouvent dans les navires qui ont fait naufrage pendant toutes ces années ; je me demande si nous pourrons tout prendre, » commenta l’épouse. Et, le soir venu, les époux rentrèrent chez eux.
(1) Le texte khmer fit ធ្វើតាមបង្គាប់ : ធ្វើតាម faire selon ; បង្គាប់ commander, ordonner.
(2) ព្រឹកឡើង le matin suivant, le lendemain matin
(3) មាត់សមុទ្រ bord de la mer ; on dit aussi មាត់ទន្លេ bord du fleuve (et non « embouchure du fleuve »)
(4) កញ្ជើ panier, corbeille (il s’agit d’un panier à ouverture ronde, servant à ranger toutes sortes de choses ; sert également de spécificatif : une corbeille de…)
(5) គោក terre ferme, continent ; on retrouve ce mot par exemple dans l’expression ចិនដីគោក la Chine continentale
(6) Le texte khmer utilise la forme polie du verbe « manger » : បរិភោគ. À l’oral, on dit plus couramment ញ៉ាំ, voire ស៊ី (mais ce dernier verbe est souvent utilisé lorsque l’on parle des animaux)
(7) បាំងដៃ mettre la main au-dessus des yeux pour les protéger du soleil ; បាំង signifie « couvrir, masquer »
(8) ស្រកសណ្ដក : ស្រក se retirer (pour l’eau), dégonfler, diminuer ; សណ្ដក /d/ baisser (pour la marée, par exemple)
Le lendemain matin, ils revinrent et eurent la même discussion que la veille. Un banc de poissons(9) qui nageait dans la mer, entendant parler l’époux et l’épouse de leur projet, fut pris de peur et d’inquiétude. Les poissons se firent cette réflexion : « Cela va être notre fin à tous, allons informer(10) de cette affaire le roi des poissons, c’est le seul à pouvoir nous tirer d’affaire. » Cela dit, ils plongèrent pour se rendre auprès du roi des poissons et l’informèrent des projets de l’homme et son épouse. Mis au courant, le roi donna aux les poissons qu’il avait reçus en audience les instructions suivantes : « Dans vos bouches, prenez l’équivalent de cinq jarres(11) d’or et de cinq jarres d’argent, ainsi que des tables, des plateaux, des phtels, des bols, et allez les apporter au mari et à l’épouse ; implorez-les(12) de cesser d’écoper l’eau de la mer. » Les poissons firent ce que commandait le roi, se munirent de tout ce que le roi avait demandé, et nagèrent jusqu’à l’endroit où se trouvaient les époux, pour jeter à leurs pieds l’or, l’argent, les phtels et toutes les choses qu’ils avaient ramenées. Très heureux, les époux cessèrent depuis lors d’écoper l’eau de la mer, et ramenèrent chez eux tout qu’on leur avait apporté. Devenus riches, les époux menèrent depuis lors une vie heureuse…
(9) ហ្វូងមច្ឆា banc de poissons ; ហ្វូង foule, troupe, bande, banc (de poissons), etc. (sert également de spécificatif, par exemple ស្វាមួយហ្វូង une bande de signes ; ហ្វូង est un mot d’origine sanskrite). មច្ឆា est un mot littéraire, d’origine palie, qui signifie « poisson »
(10) Le verbe utilisé ici pour « informer » ទូល fait partie du vocabulaire royal.
(11) ក្រឡ (se prononce [krâlâ]) signifie « jarre de terre ». Ces jarres sont normalement plus petites que les jarres qui se trouvent sous les maisons paysannes et qui contiennent l’eau d’usage courant (appelées ពាង), mais c’est tout de même ce mot que l’on utilise en khmer pour désigner la « Plaine des jarres » (ដីវាលថ្មក្រឡ, littéralement « plaine des pierres en forme de jarres »), dans le sud du Laos.
(12) អង្វរ implorer, demander avec insistance
Dans un troisième épisode, nous verrons ce qu’il advint de l’ami du bienheureux et de son épouse imparfaite…

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