Conte : Paon d’or, la harpie

Il y a quelques jours, nous avions publié ici l’adaptation du célèbre conte cambodgien « Les femmes et le paon d’or », en expliquant que l’invective de « femme paon d’or » (ស្រីក្ងោកមាស), jetée à la figure d’une jeune femme à laquelle son amant reprochait le manque de loyauté, tirait probablement son origine de ce conte. En parcourant un petit recueil de contes cambodgiens, j’ai la surprise de trouver un autre conte qui porte le même titre, mais qui rapporte une histoire toute différente, qui se semble être bien mieux adaptée à l’insulte. Voici donc mon adaptation de l’histoire de Madame Paon d’or, la harpie…
Il était une fois une femme dénommée Paon d’or, femme mauvaise et sans vertu, qui se distinguait de surcroît par son caractère acariâtre et son manque de considération, que ce soit pour son époux, ses esclaves ou ses serviteurs.
Cette dame avait à son service une jeune femme appelée Kaley. Lorsque cette dernière fut enceinte, Paon d’or redoubla d’injures et de coups envers la jeune femme, lui ordonnant d’exécuter les travaux les plus lourds, sans jamais manifester la moindre compassion, allant jusqu’à refuser de lui donner toute nourriture fraîche, ne lui laissant que les reliefs de ses repas.
Alors que Kaley était presque au terme de sa grossesse, Paon d’or n’eut pas la moindre once de pitié, ni la moindre considération pour les souffrances de la jeune femme. Elle lui ordonna de transporter l’eau à la palanche, de piler le riz, de transporter de lourdes charges de l’étage au sol et du sol à l’étage. Elle voulait la briser, de façon à lui ôter l’envie de toute nouvelle grossesse, car cela affectait le service de Kaley.
Le jour de l’accouchement, Kaley commença à avoir mal au ventre dès le milieu de la nuit. Elle dormait alors seule dans la cuisine. Paon d’or avait en effet envoyé le mari de Kaley travailler à la rizière tout un mois, pendant lequel il ne put voir son épouse.
À l’aube, alors que Kaley souffrait le martyr, Paon d’or hurla pour la faire lever, en lui ordonnant d’amener l’eau au potager pour arroser les cultures. Le spectacle était pitoyable. Mais Kaley était pauvre, elle était esclave, et n’avait pas le choix. Elle rassembla toutes ses forces, et essayer de se lever pour se traîner jusqu’aux seaux d’eau, mais n’y parvint pas. Les convulsions la secouaient impitoyablement. La jeune femme gémissait aussi faiblement qu’elle le pouvait.
Lorsqu’elle entendit ces gémissement, Paon d’or se précipita sur Kaley pour la forcer à porter l’eau. La jeune femme salua alors sa maîtresse les mains jointes et l’implora : « Madame ! J’ai très mal au ventre, les douleurs n’ont pas cessé depuis le milieu de la nuit, je vous prie, aidez-moi ! » Mais la maîtresse, loin de s’apitoyer, se saisit de la palanche et se mit à frapper la jeune mère de toutes ses forces, en criant à son intention : « Tu n’as pas la moindre jugeote, tu ne penses qu’à prendre du bon temps avec ton mari ! Ne sais-tu pas donc que tu es mon esclave ! Je vais te frapper jusqu’à ce que tu en meures, toi et l’enfant que tu portes ! » Les voisins, entendant les vociférations de la maîtresse, la supplièrent de les laisser prendre la parturiente avec eux, pour qu’elle puisse accoucher chez eux. Paon d’or se désintéressa alors de Kaley et ne daigna pas même lui prodiguer les moindres soins.
Le mari de Paon d’or, même s’il éprouvait de la pitié pour Kaley, n’osait pas se porter à son secours. Il avait aussi peur de sa femme que Kaley. Lorsqu’il irritait sa femme, cette dernière lui lacérait les vêtements et le visage, et allait jusqu’à lui écraser les testicules jusqu’à presque les briser et lui faire perdre conscience.
À peine deux jours après l’accouchement de Kaley, Paon d’or lui ordonna de reprendre le travail, pour transporter l’eau, piler le riz et accomplir les tâches les plus lourdes. Elle ne lui laissait aucun repos et même lorsque le nouveau-né pleurait parce qu’il était affamé, elle ne laissait pas Kaley l’allaiter. Kaley ne pouvait s’approcher de son enfant qu’une fois son labeur achevé.
Deux années plus tard, Paon d’or tomba malade et mourut. Elle se trouva réincarnée en un bébé que Kaley porta dans son ventre. Kaley, lorsqu’elle s’en rendit compte, prit le fœtus en aversion. Elle fit tout ce qu’elle put pour avorter, car elle ne voulait pas de cet enfant dans son ventre. Elle prit des médicaments pour faire partir le fœtus, elle appuya des pierres chaudes sur son ventre, elle demanda même à une sage-femme de l’aide à se débarrasser de l’enfant… Mais Paon d’or avait tellement commis d’actes mauvais, qu’elle dut continuer à subir toutes ses peines dans le vente de Kaley.
Lorsque Kaley accoucha, elle, ainsi que les autres membres de la maisonnée et les voisins, haïrent la petite fille qui venait de naître. Chaque jour, Kaley allaitait à peine l’enfant, se désintéressait d’elle et la laisser dormir sur des haillons ; même lorsque le nouveau-né se souiller, sa mère ne s’en souciait pas, et ne prenait la peine de la laver lorsqu’elle avait fini son travail.
Lorsque la petite fille eut dix ans, Kaley la fit travailler à sa place, lui ordonnant de transporter l’eau à la palanche, la battant sans arrêt et ne lui accordant aucun repos. La fillette était occupée du matin au soir, et ne recevait en guise de nourriture que ce qui restait des repas de sa mère. Lorsqu’elle fut en âge de se marier, un ivrogne la prit pour femme, et lorsqu’elle fut enceinte, l’ivrogne la battit tant et si bien qu’elle mourut avec son enfant.

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